Disparaissez les ouvriers !


Disparaissez les ouvriers !

Un film de Christine Thépénier, Jean-François Priester

Jamais titre n'aura si bien convenu à un film ! En effet, le patronat et la World Company ne demandent que ça : que les ouvriers disparaissent de la surface de la terre car un ouvrier et son usine, beurk ça fait sale, ça revendique, et en plus ça veut être payé, on aura tout vu !

Article de Jean-Max Méjean 3 étoiles



Jamais titre n’aura si bien convenu à un film ! En effet, le patronat et la World Company ne demandent que ça : que les ouvriers disparaissent de la surface de la planète, tout du moins de la France qui est devenue un pays de service et de tourisme. Un ouvrier et son usine, beurk ça fait sale, ça revendique, et en plus ça veut être payé, comme vous y allez ! Comme nombre d’entre elles, l’usine de Legré-Mante qui domine la mer à Marseille à la Madrague de Montredon démange la convoitise de promoteurs. Pensez donc : comment laisser ce site merveilleux à une vieille usine déglinguée qui fabrique du tartre et qui pollue depuis des années et des années, alors qu’on pourrait construire à sa place un port de plaisance en bas et des cages à poules de luxe pour y héberger des touristes pas mal friqués. Alors, oui, disparaissez les ouvriers, on vous a assez vus, vous faites tache dans le paysage non mais ! Sauf que ce n’est pas aussi simple, quoique… On se demande pourquoi on a fait la Révolution en France, pourquoi il y a eu le Front populaire il y a peu de temps pour voir, grâce entre autres à la mondialisation et à la corruption des milieux politiques, disparaître à la chaîne tous nos avantages sociaux. C’est triste et le film n’est pas des plus optimistes sur les chances que le prolétariat, ou ce qu’il en reste, aura pour survivre.

L’usine en ruines est présentée au début du film comme le dernier village gaulois entré en résistance, mais on n’a pas ici envie d’en rire malheureusement tant la machine à détruire tout espoir est en marche, irréversiblement. On le voit ici : malgré la détermination de ces ouvriers magnifiques d’intelligence et de beauté, les calicots et les slogans à l’entrée de l’usine, les regards et la résistance, rien ne peut faire obstacle à la détermination et à l’arrogance du patronat encore une fois ici appuyé, relayé, si ce n’est même instrumentalisé par les politiques, en l’occurrence la mairie UMP de Marseille, en la personne de Jean-Claude Gaudin. Seuls, Marie-France Palloix, conseillère municipale et régionale communiste, et un membre Front de Gauche de la Région PACA, les soutiennent mais en vain semble-t-il. L’usine finira par fermer, comme tant d’autres dans cette France qui investit ailleurs et se moque comme d’une guigne de sa classe ouvrière, la bafoue, la méprise. Christine Thépenier, la réalisatrice du film, et Fabienne Yvert, artiste, plasticienne et secrétaire de Garantisanspigeon, et Jean-François Priester ont suivi ces ouvriers en grève, occupant leur usine pendant des mois en vain. On dirait parfois du Guédiguian, mais avec plus de sincérité et de vérité, puisqu’ici il ne s’agit pas malheureusement pas de fiction, mais de triste réalité.

Réalisé dans des bâtiments en ruines dans lequel pourtant des générations de travailleurs se succédèrent, qu’elles parviennent à rendre beaux, filmant parfois les ouvriers dans leur grande sagesse dans des lieux merveilleux comme cette pinède ou sur un ciel couchant en feu sur la mer. Ce beau film a des accents de tragédie grecque. Espérons qu’il finira par mobiliser les foules pour qu’on cesse de jouer avec nos emplois et nos vies. Courage, la vie finira bien par commencer. « Parce que ce que montre le film, déclare Fabienne Yvert, c’est justement ce que l’humain a de plus : l’inquiétude, la colère, l’espoir, l’accent, les tongs ou l’anorak... Et que la caméra les aide en leur filant un coup de main. Elle est là avec eux, très près d’eux-mêmes parfois, elle accompagne plutôt que constater (ce sont les ouvriers qui constatent). »

Le film sera accompagné du moyen métrage, Avec le sang des autres, un film de Bruno Muel (1974) qui, déjà, montrait l’esclavagisme moderne qui ne dit pas son nom des usines Peugeot. Le film est une lente descente dans les enfers de la chaîne pour la gloire et la fortune de la seule compagnie tentaculaire et despotique qui exploite les femmes et les hommes comme dans Metropolis de Fritz Lang.


Fiche du film


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