Rashomon




Lion d’or à Venise, Oscar du meilleur film étranger : voici donc le film qui révéla enfin son auteur, et même peut-être le cinéma japonais en général, en Occident.

Il y a deux types de séquences bien distinctes dans Rashomon.
Les séquences d’action mettent en évidence un jeu de caméra éblouissant. Les travellings, latéraux, circulaires ou encore frontaux, permettent de suivre les protagonistes de l’action de long en large. Un point du vue subjectif est ici adopté : on voit l’histoire à travers les yeux des personnages du film. Les séquences de duel (quatre en tout) sont remarquables, tout comme la course du bûcheron vers la clairière au début du film.
Ces séquences alternent avec des scènes de narration très théâtrales, lors desquelles la maîtrise des espaces du cinéaste est évidente. On voit les personnages de face, ils racontent leur version des faits ; en arrière-plan, d’autres personnages qui, quand leur tour viendra, raconteront leur propre vision des évènements. Trois murs sont visibles, et la caméra prend la place du « quatrième mur ». En fait, elle se propose d’être l’œil du spectateur, ainsi placé en position de juge et donc subtilement amené à s’impliquer émotionnellement dans le récit.

Car c’est bien en cela que Rashomon dépasse le simple film d’action : il amène le spectateur à prendre part à une certaine réflexion.
Le thème central est celui de l’impossible vérité. La vérité « ultime » (pas celle que l’on tient pour vraie par croyance illusoire) est impossible à trouver, car les hommes ne savent ni ne veulent voir. Ils ne savent pas voir par manque de réflexion et de recul. Ils ne veulent pas voir par hypocrisie, par mauvaise foi, ou tout simplement par faiblesse (le but ultime étant de sauver la face et les apparences). Les débordements de cette thématique sont très riches ; en abordant la croyance et ses séquelles, Kurosawa propose une réflexion d’une profondeur comparable à celle de films de Mizoguchi par exemple.

En fait, tous les protagonistes de l’histoire suivent le schéma suivant : il se mentent à eux-mêmes, et une fois persuadés de la véracité de leurs propos, dupent autrui ; à l’origine du mensonge, donc, une source somatique : le bandit, la femme et le samouraï manipulent d’eux-mêmes la vérité en racontant non pas ce qu’ils ont réellement fait mais ce qu’ils auraient aimé faire, et ce pour « briller », pour « paraître ». Cela introduit de manière directe une réflexion sur la croyance égocentrique : « L’égocentrisme est une faute que l’être humain porte avec lui depuis sa naissance ; c’est la plus difficile à amender. Le film est comme une étrange peinture sur rouleau que l’ego humain a déroulée et qu’il exhibe » (Akira Kurosawa in The Films of Akira Kurosawa de Donald Richie).

Cependant, lors de la dernière séquence, Kurosawa semble introduire un message d’espoir et de foi en l’homme (de façon assez brusque en fait, la dernière séquence est à ce propos la moins réussie du film car un peu pathétique). Chose étonnante, pendant tout le film, Kurosawa se propose d’explorer à travers le mensonge et la croyance illusoire deux des faiblesses les plus prononcées de l’âme humaine ; et pourtant, un vent d’espoir vient souffler sur l’épilogue de cette fable si pessimiste… Telle est la vision de l’homme développée par Kurosawa, entre pessimisme anthropologique et idéalisme (un idéalisme presque « naïf », serait-on tenté de dire).

Rashomon est un très film d’action, très intense (il ne dure d’ailleurs que très peu de temps), porté par d’excellents acteurs et par un scénario de premier ordre. Il porte également en lui une profonde réflexion sur l’égoïsme humain et la capacité de (se) mentir. Action – réflexion, voilà la ligne directrice de toute l’œuvre du cinéaste. Un film très important.


Fiche du film


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