Monsieur Verdoux




Sept ans après le vif succès remporté par Le Dictateur, Monsieur Verdoux marque un tournant dans la carrière, et même dans la vie, de Chaplin. Il s’agit là de son huitième long métrage, œuvre très décriée par l’Amérique bien-pensante de l’époque. Il faut dire que le cinéaste donne une vision noire et désabusée de la société. Après nous avoir fait « rire et pleurer » pendant si longtemps, il semble s’être irrémédiablement engagé sur les voies d’un cinéma de protestation.

Contraint par un budget serré, Chaplin arrive sur le tournage avec un scénario très développé et des croquis de plans précis : il doit savoir exactement ce qu’il veut afin que le tournage dure le moins de temps possible. Le film sera son premier échec commercial aux Etats-Unis (il connaîtra en revanche un succès convenable en Europe). Il est évident que les Américains n’ont pu supporté, à une période où la « Chasse aux sorcières » et l’élan anti-communiste fédèrent le sentiment nationaliste, l’aspect hautement protestataire de Monsieur Verdoux, si bien que plusieurs Etats du pays le boycottèrent. Après une nouvelle tentative (le sublime Les Feux de la rampe), elle aussi ponctuée par un échec critique et public, le cinéaste se résignera à quitter son pays d’adoption, achevant sa carrière et sa vie en Europe.

Monsieur Verdoux est une critique non dissimulée et, par moments, fort virulente de la société américaine. Le film, qui prétend se dérouler en France (mais personne n’est dupe, surtout pas la censure américaine avec qui Chaplin aura pas mal de problèmes), raconte l’histoire d’Henry Verdoux, bon père de famille et mari aimant, mais qui tue par nécessité douze femmes afin de toucher l’argent de l’assurance. La morale du film est évidente : la société, par ses conflits et les guerres qu’elle engendre, par les crises économiques qu’elle déclenche, tue. Mais alors que les victimes de M. Verdoux se comptent à la douzaine, les siennes se comptent en millions. La société n’est rien d’autre qu’une tueuse à grande échelle. Henry Verdoux ne fait qu’utiliser contre elle ses propres armes : l’hypocrisie, la malhonnêteté, le mensonge, le meurtre.

Tous les longs-métrages de Chaplin sont traversés par l’idée que survivre est un combat. Monsieur Verdoux est le film exprimant le plus explicitement ce point de vue. Mais malgré cette permanence, malgré quelques instants où l’on retrouve l’humour et l’humanité exaltés par les précédentes œuvres du cinéaste, on n’est pas vraiment sûr de préférer ce Chaplin là, philosophe athée et bavard qui ne fait plus rire et encore moins pleurer, substituant la noirceur à la poésie, oubliant l’émotion pour une dénonciation engagée mais sans souffle ni intensité.

Au final, Monsieur Verdoux est un film courageux dont Chaplin sera d’ailleurs éminemment fier. Probablement parce qu’il s’y dévoile sans retenue, se met à nu pour sauter sans filet. Mais comment l’apprécier objectivement, c’est-à-dire faire abstraction des précédents longs métrages du cinéaste, de The Kid au Dicateur ? Le cinéma engagé ne sied pas à Chaplin, révélant à cœur ouvert un homme désabusé, aigri et définitivement trop impliqué dans les propos qu’il tient. Un roi à New York en apportera une nouvelle preuve.


Fiche du film


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