Madadayo



Trente ans. Cela fait trente ans que le professeur Uchida enseigne l'allemand. Quand il décide de prendre sa retraite, tous ses élèves sont profondément émus. Mais les liens ne seront pas rompus : certains élèves viennent régulièrement le voir, et tous les ans, une fête est organisée pour célébrer son anniversaire.

Madadayo est un film superbe et émouvant, plein d’humour et de poésie. Cela tient principalement à la personnalité très attachante du « Sensei ». Voilà probablement le personnage le plus drôle, le plus sympathique, le plus chaleureux et le plus amoureux de la vie jamais inventé par Kurosawa. « Il y a là quelque chose de très précieux mais qui est aujourd’hui tombé dans le domaine de l’oubli : le monde enviable des cœurs chaleureux. J’espère que tous les gens qui verront ce film sortiront avec un sentiment de fraîcheur et des visages souriants. » (Akira Kurosawa).
Nul doute que l’objectif du cinéaste est largement rempli : il se dégage de son film une délicieuse fraîcheur qui relèguerait presque au second plan la thématique (très chère à Kurosawa) de la figure du maître (« Sensei » en japonais) et de la transmission du savoir (voir Barberousse, Chien enragé, Les Sept Samouraïs,…).

Madadayo est le dernier film de Kurosawa. Ce n’est pas exactement une biographie, mais plutôt un autoportrait. Le personnage du « Sensei » permet au cinéaste de porter un regard sur sa propre vie. Il clôt ici de la manière la plus parfaite son œuvre. Comme le dit Cédric Klapisch, on aimerait que tous les « derniers films » soient comme Madadayo, des films testaments qui achèvent merveilleusement la vision de la vie développée par le cinéaste.

Un dernier chef-d’œuvre, donc, et une dernière séquence à pleurer d’émotion. Les plus fidèles élèves du « Sensei » le veillent, chez lui. Le « Sensei », dans un dernier râle, prononce : « Madadayo… ». Surgit alors un paysage de son enfance. En arrière-plan, des enfants entrent en scène et crient : « Maada-kai ? » (« Loup, y es-tu ? »). L’enfant que fut le Sensei s’empresse de répondre, par deux fois : « Madadayo ! » (« Pas encore prêt ! »). Il part se cacher dans une meule de foin, puis ressort de sa cachette. Il porte ensuite son regard à l’horizon ; apparaît alors un ciel d’une beauté fulgurante, transpercé par deux rayons blancs. Au son du 9ème concerto pour violon de Vivaldi, le « Sensei » rejoint l’éternité…

Kurosawa savait-il que Madadayo serait son dernier film ? Impossible de ne pas voir dans cette dernière séquence l’ultime souffle artistique d’un homme qui sent sa fin proche, mais qui refuse dans une obstination presque puérile, de rejoindre le royaume des cieux. Les « Pas encore prêt, pas encore prêt » du « Sensei » sont les manifestations les plus explicites de la fureur de vivre qui anime bien des personnages de Kurosawa et, in extenso, le cinéaste lui-même. Retrouver l’innocence et la pureté de l’enfance pour mieux affronter la mort. Revenir à un monde où tout n’est que beauté, un monde qui n’est pas encore ravagé par la dégénérescence de l’esprit humain. Avec Madadayo, Kurosawa semble au contraire nous dire qu’il est enfin prêt, qu’il a enfin trouvé la voie du repos éternel de l’âme.

On est finalement heureux que la carrière du cinéaste s'achève de cette manière. Car on préfère garder en mémoire l'image de ce « Sensei » à la gaieté communicative. Kurosawa, ce n'est pas le réalisateur distant et cynique de Dodes'caden ; ce n'est pas non plus l'homme qui a tenté de se suicider. Il est « le Sensei », « l'Empereur du cinéma japonais », celui qui a fait découvrir au monde entier et aux Japonais eux-mêmes toute la richesse d'une culture. Il est le cinéaste de la diversité, diversité des tons, des personnages, des genres cinématographiques. Il fait partie de ce cercle fermé de réalisateurs à avoir réussi l'exploit de faire cohabiter action et réflexion. Et si ses films sont pour la plupart très faciles d'accès, il ne faut pas oublier qu'ils nous renvoient l'image d'un être profondément sensible, un être moral, humain et idéaliste tout à la fois. Pour tout cela, le « Sensei » peut être remercié.


Fiche du film


Logo IEUFC