L'Idiot (Hakuchi)


Un film de Akira Kurosawa

Avec Toshiro Mifune, Takashi Shimura, Masayuki Mori, Setsuko Hara

Article de Kim Berdot 2 étoiles


« Dostoïevski voulut peindre un homme d’une profonde bonté. Par ironie, de son héros il fit un idiot. Or un homme très bon est souvent pris pour un idiot. Ceci est le récit de la fin tragique d’une âme pure. »

Tel est le carton qui termine la séquence introductive. Tout est donc dévoilé : Kurosawa, en empruntant une technique digne des plus grands films muets, nous a directement révélé l’objet de son film. L’Idiot sera une oeuvre sur une âme pure, dans le prolongement du personnage principal du Plus beau (1944) et de la fille de l’avocat de Scandale (1950).

Kameda souffre de démence épileptique. Il passe pour être idiot. Mais il a parfaitement conscience de sa pathologie. Les remarques déplaisantes le touchent (ce n’est donc pas un « imbécile heureux »). Mais il possède une noblesse de sentiments, une pureté, une innocence (un des personnages du film dit de lui qu’il est « un agneau ») qui suscitent l’admiration de beaucoup d’autres gens, en particulier des femmes. Il n’a pas l’intelligence discursive des mathématiciens, mais celle du cœur, qui lui permet de se mettre à la place des autres, de comprendre ce qu’ils ressentent ; un don que l’on pourrait appeler « compassion », « mansuétude », « pitié », ou encore « empathie ». Tous les autres personnages sont pensés en rapport à Kameda : il y a ceux qui l’admirent, ceux qui sont indifférents, ou encore ceux dont la corruption des sentiments, la jalousie et l’envie tranchent avec sa pureté.

Le film est divisé en deux parties.
La première partie nous donne à découvrir de manière fort subtile le personnage de Kameda. Kurosawa, pour l’occasion, oublie les mouvements de caméra virtuoses de Rashomon et adopte une caméra plus fixe, plus posée. Il insiste sur le sens de la vue ; les yeux deviennent comme les reflets de l’âme. Certaines séquences utilisent des gros plans faciaux qui font inévitablement penser aux westerns spaghettis de Sergio Leone. La seconde partie voit l’intrigue en elle-même avancer et s’achever ; cette seconde partie tombe allègrement dans le mélodrame, et nous montre en quoi Kameda sera victime de sa « faiblesse » : il ne sait qu’aimer, mais ni choisir ni agir. Le film tire alors en longueur, tout a été dit ou presque dans la première partie.

Dans L’Idiot, on sent se déployer toute l’humanité de Kurosawa. Une humanité désabusée. On sent certes une méfiance envers l’homme, mais aussi une certaine admiration devant la grandeur possédée par quelques êtres rares et précieux. Voici donc le dernier film (et le point d’orgue) où Kurosawa oppose ombre et lumière, figures sales de l’âme humaine et figures nobles. Le cinéaste délaissera quelque peu cette thématique dans ses prochains films, avant de l’aborder par la suite de manière totalement nouvelle et finalement beaucoup plus subtile, puisqu’elle participe à une réflexion sur l’identité, avec comme prolongement le thème du double.

L’Idiot est un beau film, difficile à apprécier objectivement, car tout n’y est question de ressenti. Ainsi, Aldo Tassone dit : « Il y a des œuvres parfaites dont la réussite formelle risque de nous laisser plus admiratifs que séduits : c’est le cas du Château de l’araignée. Et il y a des œuvres peut-être imparfaites, moins léchées, mais qui ont la vertu de nous toucher au plus fort de notre intimité. L’Idiot appartient à cette deuxième catégorie. » (in Akira Kurosawa).

Reste à dire toute l’admiration de Kurosawa portait à Dostoïevski : « Il est toujours mon auteur favori, et c’est celui qui écrit de la manière la plus honnête sur l’existence humaine. Il n’y a certainement pas d’autre auteur qui m’ait autant intéressé, qui soit si doux. » (in The Films of Akira Kurosawa de Donald Richie).


Fiche du film


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