Yoidore tenshi




« L’Ange ivre est le premier film que j’ai dirigé qui soit complètement libéré de l’extérieur. Dans cette œuvre, j’ai investi tout mon être. Dès la phase de préparation j’ai senti que j’étais en train de me mouvoir sur le terrain qui me convenait » (Akira Kurosawa in The films of Akira Kurosawa de D. Richie). On est en 1948, et L’Ange ivre, huitième film de Kurosawa, apparaît comme une œuvre clef, un tournant majeur dans la carrière du cinéaste. Film multiple par excellence, il se trouve au confluent de tous les thèmes présents dans le cinéma de Kurosawa.

L’Ange ivre raconte la déchéance du chef d’une petite bande de gangsters, Matsunaga. Atteint de la tuberculose, Matsunaga perd peu à peu tous les signes de son pouvoir. Sa déchéance atteindra son paroxysme lors d’une séquence absolument hallucinante : alors qu’il est en train d’observer une poupée, Matsunaga croit se retrouver sur une plage déserte. Un homme armé d’une hache s’approche d’un cercueil ; cet homme élégant et sûr de lui n’est autre que Matsunaga avant sa maladie. Il commence à s’attaquer au cercueil puis, une fois celui-ci ouvert, se penche pour voir le mort. Le mort n’est autre que le condamné pâle et pathétique qui contemplait la poupée. Une course poursuite s’engage entre les deux doubles…
La déchéance de Matsunaga sera totale, et se terminera par la mort au cours d’un duel avec son grand rival Okada, duel dont Kurosawa ne nous épargne aucun détail.

Mais au-delà de ce simple portrait d’un homme qui quitte le monde des vivants pour entrer en enfer, L’Ange ivre se révèle être un film éminemment plus complexe. Il décrit également la relation d’attraction – répulsion entre Matsugana et le second personnage principal du film, le docteur Sanada. Sanada est un personnage fort ; entre ange lumineux, double par mimétisme et figure de l’initiateur, c’est un condensé extraordinaire de très nombreux héros de films de Kurosawa. Au début, il semble mépriser Matsugana. Et pourtant, il va l’aider, le soigner et le conseiller. Par conscience professionnelle certes, mais aussi parce que le jeune homme lui renvoie l’image de sa propre jeunesse ; en soignant Matsugana et en l’aidant à quitter sa condition de petit caïd, le docteur Sanada a l’impression de guérir ses propres blessures. On devine qu’il n’a pas été toujours un ange ; son rôle de père spirituel auprès du jeune Matsugana a une fonction cathartique évidente. « Je suis un ange, dit-il. Mais un ange sale ». Enfin, aspect à ne pas négliger, L’Ange ivre, dans une veine inspirée du néo-réalisme italien, donne à voir une représentation du Japon de l’après guerre et de ses bas-fonds.

Comme toute œuvre clef, L’Ange ivre introduit donc les principaux thèmes de l’œuvre de son auteur. Le duel entre Matsugana et Okada fait immanquablement penser à celui entre le policier et le voleur de Chien enragé. La séquence du cauchemar décrite auparavant résonne en écho à celle de Kagemusha où le « double » est confronté à « l’original ». Le thème du double sera exploité en particulier dans Entre le ciel et l’enfer et Kagemusha. Les bas-fonds seront explorés dans Les Bas-fonds et Dodes’caden notamment. Le personnage complexe du docteur sera développé dans Barberousse. La maladie physique sera le thème de Vivre.

Mais si L’Ange ivre possède tous les apparats d’un tournant dans la carrière de Kurosawa, c’est aussi parce qu’il révèle le talent dramaturgique de Kurosawa, ainsi que sa faculté à explorer les tréfonds de l’âme humaine à travers des personnages complexes. L’équilibre entre réalisme et symbolisme, lyrisme et violence, mansuétude et action calculée est remarquable. Masumura, un cinéaste contemporain de Kurosawa : « Cette histoire sur les bas-fonds est contée avec une énergie surprenante. Chaque scène est tendue, exaspérée jusqu’au paroxysme. C’était le génie même du cinéma qui semblait s’être incarné dans Kurosawa. Tout à coup, il s’imposa comme le meilleur cinéaste japonais ».

L’Ange ivre a donc deux qualités qui en font un film indispensable : tout d’abord, c’est un très bon film, le meilleur incontestablement de Kurosawa jusque là. Ensuite il aura préparé le terrain aux chefs-d’œuvre de la prochaine décennie : Chien enragé, Rashomon, Vivre, Les Sept samouraïs, Le Château de l’araignée, sans oublier les très bons Scandale et La Forteresse cachée. Ah oui, à ne pas oublier non plus, les acteurs : pour la première fois, le tandem Mifune – Shimura est réuni.


Fiche du film


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