Rabbit Hole


Rabbit Hole

Un film de John Cameron Mitchell

Avec Aaron Eckhart, Nicole Kidman, Dianne Wiest

Tout en retenue, ambiance feutrée et photo ambrée, "Rabbit Hole" est un bel exemple du cinéma indé américain le plus diffusé : élégant, mais surtout sans risques. Et sans saveurs ?

Article de Mickaël Pierson 1 étoile



Dans son article sur Welcome to the Riley il y a quelques mois, Pauline Labadie faisait état d’un manque général d’ambition dans la production indépendante américaine la plus visible, celle qui parvient assez facilement sur nos écrans grâce à l’appui d’un acteur vedette. Celui-ci vient y trouver un rôle de personnage défait par la vie et, moins embelli par le maquillage qu’à l’accoutumée, peut étaler sa palette émotive à grand coup de moue boudeuse. Après avoir égratigné son image dans Les Runaways, avec Welcome to the Riley, Kristen Stewart venait s’enquérir d’une caution que la saga de Twillight ne pouvait lui apporter. Ici c’est Nicole Kidman qui vient se refaire une santé après une succession de films rentables mais peu honorables (Invasion, Nine, Le Mytho, une pub pour du soda…). Bingo, son rôle de mère éplorée par le décès de son enfant lui vaut une troisième nomination aux oscars. Aux côtés d’Aaron Eckhart, elle tente de se remettre de la disparition de son jeune fils dans un accident de la route dans l’adaptation de la pièce à succès (critique et public) de David Lindsay-Abaire par le faussement provocateur John Cameron Mitchell (Shortbus).

Sans être réellement original, le scénario de Rabbit Hole a le bon goût de déplacer légerement les enjeux de la reconstruction d’après deuil. Exit donc la mort et l’accident. Le film s’ouvre huit mois après le drame. L’extrême douleur des débuts s’est affaiblie, laissant la place à un quotidien qui reprend ses droits. Les réactions opposées du couple à la perte de l'enfant sont le nœud du film. Il s'agira donc de réapprendre à vivre ensemble ou d'accepter l'échec. Autant que le deuil, c'est la réconciliation ou l'implosion du couple qui intéresse Rabbit Hole.

Rabbit Hole revêt cette élégance froide typique d’une certaine production indé américaine. Lenteur esthétique, photo ambrée, travellings et panoramiques sur les décors, plans de coupe et d’ambiance sur la banlieue huppée déserte… autant d’ingrédients fondateurs de la recette. Et par-dessus tout, des acteurs qu’on regarde avec respect – dévotion presque –, qu’on ne veut point brusquer. Chacun a sa grande scène pour dévoiler ses faiblesses et l’étendue de son jeu. On ménage une confrontation explosive pour les observer dans un débordement archi-contrôlé, puis c’est une résignation douce-amère qui achèvera le parcours.C’est généralement là que peut se démarquer l’acteur. Kidman montre ici qu’elle n’a peut-être pas encore totalement abdiqué tout talent et toute ambition. Rabbit Hole rappelle constamment le joli Noces Rebelles de Sam Mendes (2009), sans jamais véritablement y arriver à la cheville. Bien sûr les thématiques sont différentes. A la cruelle violence des relations du premier répond une douleur sourde et froide du second. Une sorte d’application de règles sans véritable inspiration, un décalque froid dont l’absence de prise de risques ôte toute possibilité de consistance (en ce sens Rabbit Hole est largement au-dessus du récent Never let me go qui développe une esthétique et des références proches). John Cameron Mitchell se révèle de plus incapable à faire naître le moindre sentiment dans la majeure partie du film : la gêne, le malaise, la violence ourdis par le scénario ne trouvent pas le chemin de l’écran.


Très curieusement, le film réussit pourtant son dernier acte. Le flashback aussi attendu que redouté apporte une réelle respiration – voire inspiration – au film. Mitchell lâche un peu ses acteurs et adopte un certain recul. La mise en scène se fait plus manifeste (gros plans, ralentis…) et loin de desservir le film, cela le rend au contraire un peu plus sincère – pas qu’il ne l’était pas auparavant, mais sa sincérité ne se rencontrait jamais réellement. Tout ce qui manquait au film surgit enfin : la douleur, le doute et l’incertitude jusqu’à une interruption finale très bien sentie. On en vient à envisager cette rupture dans la dernière partie comme parfaitement intégrée par le réalisateur. L’impossibilité à exprimer sa douleur pour le personnage viendrait ainsi envahir la forme et corseter une large partie du film. Au relâchement de l’épouse correspondrait ainsi une libération du film. Peut-être. Mais si tel est le cas, c’est un jeu risqué et, malheureusement, John Cameron Mitchell n’est pas suffisamment bon pour en supporter le poids.




Fiche du film


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