Les Bas-fonds (Donzoko)



Très peu de temps après avoir transposé le Macbeth de Shakespeare dans Le Château de l’araignée, Kurosawa se lance de nouveau dans l’adaptation d’une pièce de théâtre, cette fois-ci Les Bas-fonds de Gorki, écrite en 1902. A noter que Renoir adapta lui aussi la pièce de Gorki dans un film également intitulé Les Bas-fonds (1936). Mais autant Renoir s’attacha à développer un point de vue social à travers l’opposition entre les tenanciers du taudis et ses occupants, autant Kurosawa, lui, comprend la pièce originale comme une « complainte sur la condition humaine ». Il met dans son œuvre une bonne dose d’humanité, alors que Renoir y a mis une bonne dose de protestation sociale.

La première séquence nous plonge dans l’ambiance du taudis, et l’on pressent qu’aucun échappatoire n’est envisageable : nous aurons donc droit à un huis clos tendu (et c’est là la différence formelle principale avec le film de Renoir).
Une douzaine de personnes vivent dans les bas-fonds. Le tenancier et sa femme, la sœur de celle-ci, un voleur, un samouraï déchu, un ancien acteur devenu alcoolique, une prostituée,… Bref, les occupants du taudis proviennent d’horizons variés. Chacun a son histoire, ses rêves, ses déceptions. Kurosawa déploie beaucoup de sympathie pour chacun de ses personnages et pour leurs pathétiques drames.

Les Bas-fonds est le premier film d’une trilogie sur la misère. Mais il se dégage du film une humanité surprenante. Bien sûr, on sent poindre le Kurosawa complètement désabusé de Dodes’caden (certains personnages sont d’un incroyable égocentrisme, et trois morts viennent émailler le film,…) ; certes, parler d’une quelconque solidarité entre les résidants du taudis serait exagéré. Cependant, il existe un lien fort entre tous les personnages, la misère. Alors que dans Dodes’caden, chacun s’enferme dans sa propre misère, les personnages des Bas-fonds sont liés par elle. Il n’y a personne qui soit supérieur ni inférieur aux autres ; la misère, par sa fonction de trait d’union, les a tous rendus égaux.

Un personnage attire toute l’attention. Il s’agit du pèlerin Kahei. Il est en fait la figure du « héros à la Kurosawa ». Sa sagesse et son humanité finissent par convaincre tous les personnages du récit. Il a un mot d’espoir et de consolation pour chacun d’eux. La séquence la plus émouvante est probablement celle où il accompagne une vieille femme dans son voyage vers la mort. Cette vieille femme est très malade, elle va mourir, mais elle voudrait vivre ; Kahei lui énumère alors les « bonnes » raisons de mourir : ne plus souffrir, échapper à la misère, connaître le repos éternel,…
Kahei n’a pas grand-chose à offrir aux autres ; seulement un peu d’attention et de compassion. Il est la figure de l’homme purement désintéressé qui œuvre à l’amélioration des conditions de vie de ses semblables. Cependant, il est loin d’être parfait. Plusieurs allusions nous font comprendre que son passé a largement été entaché. Lors de la séquence de la mort de Rokubei, il s’enfuit en apprenant que les policiers risquent d’intervenir. Et c’est là l’aspect le plus fondamental des héros de Kurosawa : leur part d’ombre ; les héros de Kurosawa ne sont jamais purement bons.

Lors de tous ces portraits, Kurosawa vise assez juste. Il parvient à mettre de l’humour dans son film sans pour autant relativiser les drames humains qui se trament : « Après tout, Les Bas-fonds, ce n’est pas si sombre. C’est très drôle et je me rappelle avoir beaucoup ri. C’est pourquoi nous montrons des gens qui veulent vraiment vivre, et nous les montrons avec humour. » (Akira Kurosawa, in The films of Akira Kurosawa, par Donald Richie).

Le ton tragi-comique permet au cinéaste de trouver un équilibre qui trouve sa pleine expression lors des séquences où les personnages racontent leurs rêves. « Pour fuir la misère et le manque de liberté, les gens du peuple essayaient de se consoler en s’accordant de petites évasions mentales. Dans ce film j’ai tenté de recréer cette atmosphère » (A. Kurosawa in Akira Kurosawa, d’Aldo Tassone).


Fiche du film


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