Un Poison violent


Un Poison violent

Un film de Katell Quillévéré

Avec Clara Augarde, Lio, Michel Galabru, Stefano Cassetti, Thierry Neuvic

Plébiscité à Cannes, le premier long métrage de Katell Quillévéré doit sa réussite au constant souci de déplacement des enjeux de sa fiction.

Article de Sidy Sakho 3 étoiles



D’un premier long métrage français, Un Poison violent possède à la fois la fraîcheur (suivi du parcours d’un personnage d’adolescente renvoyant de toute évidence à l’expérience propre de la cinéaste) et le poids (trop d’apprêt, un excédent de prudence interdisant tout du long l’adhésion pleine à la ligne narrative et esthétique du film). S’appuyant sur la grâce, la fermeté du regard de sa jeune héroïne, Anna, 14 ans (interprétée par la prometteuse Clara Augarde), Katel Quilléveré parvient plus d’une fois à conférer à cette histoire de confrontation d’une foi religieuse à la réalité du corps, du désir, de la mort une matérialité, une évidence suffisant amplement à saisir les enjeux de ce Poison violent. Le premier : définir la situation familiale d’Anna, la jeune fille étant confrontée, à son retour d’internat, à la solitude de sa mère (Lio, très sobre) récemment quittée par son mari (Thierry Neuvic, pas moins), à l’heure où le père de ce dernier, son grand père (l’immense Michel Galabru) se prépare à rendre l’âme. Le second : interroger, à la lumière de cette situation d’inconfort, les fondements réels de son rapport à Dieu, au moment de sa confirmation catholique. Le troisième et peut-être dernier : vivre sa vie telle qu’elle se donne, suivre la trajectoire singulière de la femme qu’elle devient peu à peu, notamment par le biais d’un éveil au désir, à l’amour, incarné par Pierre, le petit voisin qui lui tourne autour (Youen Leboulanger-Gourvil).

                                                                                                              

Un Poison violent sera donc l’objet de ce voisinage en même temps que cette confusion des niveaux de lecture. Comme souvent, le plaisir naîtra du suivi de la trajectoire adolescente, les maladresses de Pierre, le consentement mêlé de résistance d’Anna aux ardeurs du garçon étant les instants les plus vifs, les plus audacieux du film. De même, la relation de la jeune fille avec son grand-père nous gratifie de séquences de transmission spirituelle non dénuées d’humour (le top : la dernière requête du vieillard, confiant à sa petite fille son souhait de « revoir une dernière fois le lieu d’où [il] vien[t] » puis la lecture publique par Anna d’un poème érotique lors de l’enterrement). Là où la gravité du personnage de Jeanne, la mère, la mise en scène de la crise de couple à l’origine du départ de Paul aurait plutôt tendance à renvoyer le film à une tradition psychodramatique forcément plus boiteuse, moins évidente à digérer sur le moment. Voisinage et confusion des niveaux de lecture conférant néanmoins au film, malgré sa flagrante inégalité, un caractère indécis participant largement de son charme particulier. Peu aisé en définitive de trancher quant au réel degré de réussite d’Un Poison violent, tant ce qui accentue ses limites, rend trop visible sa fabrication (une certitude : tout est bien là de ce que Katell Quillévéré désirait montrer) est en même temps ce qui lui certifie une identité, pour ne pas dire une « origine ».

                                                                                                                

Sans doute le plébiscite cannois du film, qui fut présenté cette année à la Quinzaine des réalisateurs, a quelque chose à voir avec cette « multiplicité minimaliste », cet excédent de fiction(s) tenant dans le corps frêle d’un long métrage au territoire aussi circonscrit. Un poison violent semble sans cesse résister – autant, sinon plus que son héroïne – au risque de la suffocation, travaillant, de l’aveu même de la cinéaste, à « suspendre la narration » par le biais de sorties de route, discrets changements de tonalité dans une même séquence et surtout l’emploi récurrent d’un « folk religieux » ouvrant plus encore que l’image à l’horizon d’un décollage, d’un élan (à retenir une très belle reprise du Creep de Radiohead en mode choral, concluant le film sur une émotion franche, décisive). Si le talent peu contestable de cinéaste de Katel Quillévéré doit être situé quelque part, ce serait bien là : dans cette intuition qu’un film, le « cinéma » serait dans l’idéal affaire d’accueil, de déplacement des enjeux et champs visuels, sonores, narratifs. Une affaire d’empoisonnement(s).



Fiche du film


Logo IEUFC