Caotica Ana


Caotica Ana

Un film de Julio Medem

Avec Manuela Vellés, Nicolas Cazalé, Charlotte Rampling

Ambitieux, audacieux mais malheureusement très bancal, Julio Medem ne maîtrise pas cette fresque quasi mythique sur les violences faites aux femmes.

Article de Mickaël Pierson 1 étoile



Chaotic Ana est un film bien étrange. De ceux qui, même s’ils ne sont pas réellement réussis, ne sont pas pour autant dénués d’intérêt. Il expose surtout un réalisateur, Julio Medem (déjà remarqué pour Les Amants du cercle polaire ou Lucia y el sexo) avec un sujet trop grand pour lui. Le projet avait de quoi inquiéter : un film hommage à la sœur décédée du metteur en scène, montrant ses peintures à l’écran comme unique trace de la disparue. Mais finalement, le prétexte biographique est vite évacué au profit d’une histoire complexe sur les violences faites aux femmes.

Ana (Manuella Vellés) est une toute jeune femme qui vit avec un père plus que bohême dans une grotte à Ibiza. Elles vend ses peintures bigarrées et naïves sur le marché où elle rencontre une mécène (Charlotte Rampling) qui la prend sous son aile dans sa résidence d’artistes madrilène. Plutôt que d’y perfectionner son art (limité), Ana va y trouver une vie sociale et surtout rencontrer un homme (Nicolas Cazalé, vu récemment dans Mensch, peu convaincant en héros ténébreux) qui fera surgir en elle des souffrances inconnues… Chaotic Ana est en soi impossible à résumer sans en affaiblir durablement – voire en ridiculiser – la portée. Disons brièvement que la jeune peintre s’engage dans un processus d’hypnose pour découvrir ces bribes d’histoires qui surgissent en elle. Telle une figure christique, elle porte en elle toutes les souffrances faites aux femmes depuis les origines de la civilisation.

Chaotic Ana se situe à mi-chemin entre L’Homme sans âge de Francis Ford Coppola et Antichrist de Lars von Trier et son fameux « gynocide », sans en posséder les qualités. Il ébauche une structure complexe qui mime le processus de mise en hypnose du sujet avec un chapitrage décroissant, chaque partie se voulant comme un pas en arrière dans le passé, une remontée dans le subconscient d’Ana. Mais ce chapitrage reste très littéral et ne cherche pas par exemple à jouer des effets de l’hypnose sur la structure du film. Le fond ne contamine que très peu la forme. Si Julio Medem réussit des séquences d’ouverture et de clôture au symbolisme certes pesant et d’une violence difficilement soutenable, il ne persévère pas suffisamment dans cette direction au sein du film, préférant privilégier une recherche de réalisme.
 

Pire : alors que se fait lentement jour le véritable sujet à mesure qu’on découvre et décrypte les visions d’Ana, le film sombre peu à peu dans le ridicule pour devenir quasi grotesque dans son final. Alors qu’on en saisit la portée politique (la mainmise des hommes sur le pouvoir par une violence misogyne), Julio Medem peine à trouver les formes pour l’exprimer et finit par se planter dans les grandes largeurs, adoptant un ton à la fois cathartique et revanchard de pacotille. Comme son héroïne, le réalisateur semble n’avoir pas les épaules pour supporter un sujet aussi lourd.
 
Reste une ambition et une volonté qu’on ne peut que louer, de même que la réussite de certaines scènes qui montrent la capacité de Medem à intégrer et à faire sens avec des éléments pour le moins disparates. Si les qualités de peintres d’Ana sont médiocres, le réalisateur parvient à tirer profit des sujets peints par la jeune femme et à en faire à la fois un moteur pour sa narration autant qu’un élément symbolique de premier plan (l’utilisation des portes peintes notamment). Au final, Chaotic Ana déçoit évidemment. On regrette qu’un sujet si fort et si rare ne reçoive pas un traitement à sa hauteur. Mais s’il pêche par manque de maîtrise, l’audace de Julio Medem est tout de même à saluer.



Fiche du film


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