Les travailleu(r)ses du sexe

Les travailleu(r)ses du sexe

Un film de Jean-Michel Carré


Jean-Michel Carré filme les témoignages de femmes et d'hommes qui exercent le métier de la prostitution de leur plein gré. Questions sur un tabou millénaire. A voir.


Article de Alexis de Vanssay 3 étoiles


S’il est une illustration patente de l’hypocrisie d’un pouvoir répressif et libéral à la fois, c’est bien la Loi de sécurité intérieure de 2003 qui a créé une série de nouveaux délits et de nouvelles sanctions concernant notamment la prostitution mais aussi les gens du voyage. Le pouvoir chasse, avec cette loi purement répressive, les indésirables (putes, vagabonds etc.) des centres villes, loin de la vue des bourgeois sans doute, alors qu’il accepte sans broncher le développement croissant de la prostitution sur Internet, du marché du sexe et de la pornographie qui a pignon sur rue avec la multiplication des salons de l’érotisme et des sociétés d’éditions de vidéos porno. Là n’est pas le moindre paradoxe de la société actuelle.

Jean-Michel Carré dans son dernier film, Les travailleu(r)ses du sexe a rencontré des professionnels en France, en Belgique et en Suisse. Avec ces témoignages de femmes et d’hommes qui exercent librement leur travail, ce documentaire pose une multitude de questions sur « le plus vieux métier du monde » qui reste « un obscur objet de haine et de désir. » Tour à tour, Sonia, Isabelle, Alain racontent dans des entretiens souvent passionnants et vivants leurs quotidiens, leurs parcours, l’idée qu’ils ont de leur activité mais aussi des réflexions sur le métier, le pourquoi du tabou millénaire de la prostitution.

D’abord, il faut faire la distinction entre une prostitution forcée, esclavagiste (la traite des blanches) et une prostitution consentie, assumée et revendiquée par plusieurs associations comme une « activité humaine » et qu’il faudrait libérer de la répression qui s’abat sur elle depuis toujours, plus ou moins selon les époques, mais répression qui existe bel et bien et revient en force actuellement en France. Les personnes interviewées ont choisi librement de vivre de ce qu’il est convenu d’appeler « l’amour tarifé » , bel oxymore auraient tendance à proclamer les bien-pensants. Au contraire, à travers ces divers témoignages, on se rend compte qu’une passe n’est souvent pas une transaction comme une autre. Ce qui frappe dans ces entretiens, c’est la liberté, la clairvoyance et en définitive l’altruisme présent chez ces travailleurs du sexe. Il semble que le pouvoir, les abolitionnistes de tout poil et les féministes veulent ignorer tout le bien, le réconfort que ces individus apportent à leur « client ». L’une parle de « substitut d ‘amour », Sonia de « tendresse » et cette dernière avoue même avoir connu l’amour. Marianne, elle, rencontre un neuropsychiatre qui lui parle du désespoir des handicapés qui souffrent d’abstinence. Petit à petit elle se spécialise dans cette clientèle. Cela donne à Marianne le sentiment d’être « utile ». Grâce à elle, les patients vont mieux et prennent moitié moins de médicaments depuis que Marianne les rencontre. N’y a-t-il pas là une forme peu commune de très grande générosité ?

Toutes ces voix sont dérangeantes et elles posent la question des raisons d’un tel acharnement du pouvoir sur une profession dont les services rendus sont importants pour l’équilibre d’une société. Les abolitionnistes ont plusieurs chapelles. Il y a, nous l’avons dit, un pouvoir hypocrite qui accepte la marchandisation du corps partout sauf dans la rue, et puis il y a les féministes, seulement préoccupées par l’esclavage et non par l'individu revendiquant sa liberté, son autonomie.

À l’instar du collectif « Les putes », de nombreux groupes se sont formés pour résister à ceux qui veulent les exclure de la société. Ces associations revendiquent une reconnaissance juridique de leur profession par les pouvoirs publics. C’est l’acquisition de droits et devoirs comme n’importe quel métier.

En définitive, nous pouvons nous demander si une telle répression à l’égard de la prostitution librement consentie n’est pas un signe (de plus) du malaise de notre société. C’est la question millénaire de la marchandisation du corps qui est en jeu, mais là ou le bât blesse c’est que, comme le fait remarquer Isabelle, lorsque des travailleurs immigrés sont exploités dans les ateliers clandestins, il n’y a pas grand monde pour le dénoncer aussi fort que pour la prostitution. Alors, qu’y a-t-il derrière tant d’acharnement contre les prostituées ?

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