La Légende du Grand Judo (Sugata Sanshiro)



On est en 1943. A trente-trois ans, et après avoir vu plusieurs de ses scénarios refusés par la commission de censure, Kurosawa tourne enfin son premier film, Sugata Sanshiro (La Légende du grand judo), qui restera longtemps inconnu dans nos pays avant de profiter, comme bien d’autres films du cinéaste, de l’exposition médiatique donnée, à partir de Rashomon, au « Sensei ».

De nombreuses thématiques abordées dans Sugata Sanshiro deviendront par la suite récurrentes dans l’œuvre de Kurosawa.
Tout d’abord l’initiation, avec en corollaire la transmission du savoir et le relai entre générations, thèmes principaux du film : « Je suis très attiré par les caractères en formation, peut-être parce que je me considère moi-même comme un sujet en perpétuel devenir. Le spectacle d’un être qui progresse sur la voie de la maturité, de la perfection, me fascine. C’est pourquoi mes films sont souvent centrés sur des personnages novices, et Sugata Sanshiro n’est que l’un d’eux : un homme encore informe, mais fait d’une étoffe supérieure. » (Akira Kurosawa in Comme une autobiographie). L’initiation traverse toute l’œuvre du cinéaste, on ne peut être qu’admiratif devant la permanence de ce thème. Comme tous les grands cinéastes, Kurosawa a su, tout au long de ses films, imposer des fils conducteurs constitutifs de sa vision propre de la vie et des hommes. La richesse des variations sur ce thème, dont Sugata Shanshiro représente le premier acte, est remarquable.

Sont également abordées, dans La Légende du grand judo, la nécessité d’accroître la force physique comme la force morale (thème repris dans Yojimbo et sa séquelle Sanjuro des Camélias), la confiance dans les éléments naturels (Dersou Ouzala vient alors immédiatement à l’esprit), la perte d’identité des adversaires qui finissent par ne plus être distinguables les uns des autres (la perte d’identité deviendra la matrice de la réflexion sur le thème du double, qui trouvera son point d’orgue dans Entre le ciel et l’enfer puis Kagemusha). Cependant, ces problématiques sont beaucoup moins approfondies que celle sur l’initiation. Difficile de demander à un jeune homme de trente-trois ans, dont c’est le premier film, de traiter en profondeur des thèmes aussi complexes.

Sugata Sanshiro ne vaut ne serait-ce que pour trois séquences. La première est celle de la lutte entre Yano et la bande de Monma, où la lune diffuse sur la scène une lumière incertaine qui transforme les duels successifs en ballet abstrait.
La seconde est celle pendant laquelle Sugata se jette dans l’étang parsemé de nénuphars; en apercevant un lotus (fleur qui, au Japon, est une entité vivante, un symbole de la beauté et de la perfection), il y reçoit la révélation de la beauté. Cette séquence est primordiale, car doit se comprendre comme un « baptême » qui permettra à Sugata d’affronter par la suite avec plus de recul les difficultés de la vie. On notera que dans bien des films de Kurosawa, notamment Scandale, Barberousse et surtout l’inoubliable Vivre, le protagoniste est amené à recevoir une « révélation » sur lui-même, qui modifie en profondeur son comportement et son rapport au monde.
Enfin, la troisième scène inoubliable est celle du combat final entre Sugata et le disciple de Murai, Higaki ; leur fusion corporelle fait penser à celle des protagonistes de Chien enragé.

Certes, Kurosawa montre, dès son premier film, beaucoup de poésie. Son sens du dynamisme (rythme du montage, inventivité du cadrage) est également très intéressant.
Mais, si les thèmes abordés sont remarquables quand on les replace dans l’œuvre complète du cinéaste, leur traitement manque de manière générale de profondeur. En outre, la seconde partie du film, racontant l’histoire d’amour entre Sugata et la fille de son prochain adversaire, est un peu mièvre, ne parvenant jamais ni à surprendre ni à émouvoir. Finalement, Sugata Sanshiro fait partie de ces films dont la « valeur historique » est supérieure à la valeur artistique intrinsèque. C’est peut-être cela que voulait dire Yasujiro Ozu quand il affirmait à l'époque : « Si cent est la note maximale, Sugata Sanshiro mérite cent vingt ! Félicitations, Kurosawa ! ». Car dans un Japon en guerre, l’œuvre de Kurosawa semble redonner un souffle au cinéma d’auteur du pays.

Sugata Sanshiro n’est probablement pas un film artistiquement parfait. Il faudra encore une petite dizaine d’années à Kurosawa pour grandir ; après, les chefs-d’œuvre s’accumuleront. Quoiqu’il en soit, on ressent pour Sugata Sanshiro une sympathie toute particulière, que l’on aurait du mal à expliquer. Tout simplement peut-être car il s’agit là du premier film de Kurosawa…


Fiche du film


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