Kagemusha, l'ombre du guerrier (Akira Kurosawa, 1980)


Kagemusha, l'ombre du guerrier (Akira Kurosawa, 1980)

Un film de Akira Kurosawa

Avec Tatsuya Nakadai, Tsutomu Yamazaki, Kenichi Hagiwara, Jinpachi Nezu, Daisuke Ryu, Hideji Otaki

Ressortie en version restaurée de l'épopée de Kurosawa, Palme d'Or au festival de Cannes en 1980.

Article de Kim Berdot 3 étoiles



Kagemusha, « le double » en japonais, relate les guerres qui secouèrent le Japon au XVIème siècle.

Dans le cinéma de Kurosawa, le bien côtoie le mal. Les multiples faiblesses de l’homme sont récupérées par sa grandeur ; ou réciproquement, sa grandeur dissimule toujours quelque faiblesse. Les héros de Kurosawa ne sont jamais purement bons. Ils vivent tous sous le signe de la dualité. Le blanc et le noir sont intrinsèquement liés, ils appartiennent à la nature de l’homme, et fusionnent en lui. Cette thématique de la dualité, du double qui ne fait plus qu’un, Kagemusha en est l’aboutissement.

Le seigneur Shingen, qui rêve d’unifier le pays, est tué lors d’une bataille. Ses généraux exécutent alors sa dernière volonté : dissimuler sa mort lors des trois prochaines années ; il faut savoir que les ennemis du clan Takeda ont une peur bleue de Shingen, et que tant qu’ils le croiront en vie, l’intégrité du royaume sera préservée. Les décideurs du clan trouvent un sosie, un « Kagemusha », et dupent tout le monde. Le « Kagemusha », un rustre sauvé de la crucifixion par sa ressemblance physique avec le maître, prendra progressivement la mesure de son rôle, malgré ses réticences initiales. Il devient Shingen, s’approprie la personnalité du défunt seigneur en fusionnant avec l’esprit du mort.

C’est lors de la séquence de la guerre que s’achève le processus de fusion. Un plan fixe de quelques secondes nous montre le « Kagemusha » transfiguré : l’esprit de Shingen s’est réincarné en lui : même posture, même regard, même prestance. Le « Kagemusha » est Shingen. Il a de ce fait perdu sa propre identité. Troublant et destructeur paradoxe : le « Kagemusha » s’élève en s’appropriant la noblesse inhérente au statut de seigneur de Shingen ; mais en même temps, il perd sa véritable identité, le respect qui lui est du n’est qu’un leurre, car repose sur une tromperie. Il signe sa propre fin : il n’est qu’une ombre, l’ombre d’un mort. Nabukado, le frère de Shingen, l’artisan de cette transformation spectaculaire qui a sauvé le clan pendant deux ans, commence à s’interroger sur le sort du double. Quand on découvrira Shingen la vérité, qu’adviendra-t-il du Kagemusha ? « L’ombre ne peut exister sans la personne »…




Arrive ensuite l’événement fatidique : le « Kagemusha » est démasqué, puis mis à la porte à coups de pierres. Il n’est plus personne, il est devenu « l’ombre d’un mort ». Le successeur de Shingen se lance dans une ultime campagne ; ses troupes se font tailler en pièces. Spectateur impuissant de la splendide apocalypse du clan Takeda, le « Kagemusha » empoigne une lance et, dans un geste démentiel, suicidaire même, se jette sur l’ennemi. Mortellement blessé, il se dirige vers le cours d’eau le plus proche. L’étendard du clan Takeda brille dans l’eau tachée de sang. Alors qu’il tente de le saisir, le Kagemusha est happé par les flots.Voilà donc l’épilogue de cette superbe fable sur le thème de la dualité, de l’ombre et de l’illusion.

Kagemusha est un film admirable par la limpidité de sa structure (prologue, suivi de trois actes et d’un épilogue), mais qui n'est peut-être pas porté par le souffle épique de certaines autres oeuvres du cinéaste (on pensera en particulier aux Sept samouraïs, 1954). Ce qui n’empêche en rien les scènes de guerre d’être remarquablement filmées. Et surtout, la couleur est magnifiquement utilisée (ce qui fera d’ailleurs dire à Kurosawa que Kagemusha est son premier véritable film en couleurs). Presque toutes les scènes sont filmées à l’aube ou au crépuscule. Une douce lumière ouatée semble se propager sur chacune des images. Quelques touches majestueuses d’un rouge sanguinaire parsèment régulièrement le film.

Plus qu'admirable, Kagemusha se révèle surtout essentiel : tout d’abord parce qu’il a reçu la Palme d’or au Festival de Cannes 1980. Mais plus fondamentalement parce qu’avec Entre le ciel et l’enfer (1963), il constitue la pierre angulaire du thème le plus subtil de l’œuvre du cinéaste, celui de la dualité des êtres.
 


Fiche du film


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