Un de ces rares films qui nous font réaliser que nous pourrions même posséder une âme, en tout cas un esprit. Car la musique, et l’harmonie qui va parfois de pair, l’habitent tout entier.
Trip to Asia prend comme prétexte le voyage dans divers pays d’Asie de l’Orchestre Philharmonique de Berlin pour réfléchir de manière pédagogique, mais loin d’être ennuyeuse, sur l’art musical, la démocratie et l’harmonie. L’harmonie, on le sait, est éphémère. Mais elle naît de la diversité, d’une multitude de voix et de sons qui, mis ensemble, trouvent le bon vibrato. C’est magique un orchestre qui arrive à la créer, à lui donner une dimension encore plus mystérieuse, qui est celle de l’art au sens fort du terme. Harmonie qui rime ici avec démocratie, car le Philharmonique de Berlin a la particularité d’élire son chef d’orchestre (après Karajan de 1955 à 1989, puis Abbado de 1989 à 2002, voici maintenant le très charismatique sir Simon Rattle), chaque musicien étant, après une période probatoire de deux ans, installé ensuite à vie. C’est dire que le fonctionnement particulier de cet orchestre légendaire pourra intéresser à divers titres jeunes et moins jeunes.
Prova d’orchestra de Federico Fellini est un film merveilleux et prophétique auquel nous avons pensé bien sûr après avoir vu
Trip to Asia, non parce qu’ils se ressemblent (puisque Fellini s’est toujours défendu de faire un film sur la musique, lui qui prétendait aussi n’y rien comprendre), mais parce qu’ils s’interpellent sur le plan métaphorique du pouvoir et de la recherche de l’harmonie, quasi désespérée chez Fellini, omniprésente et magique chez Grube.
Thomas Grube, que nous avons eu le plaisir de rencontrer, a réalisé en 2005 un film qui a connu un immense succès en Allemagne,
Rhythm is it ! dans lequel il montre des jeunes en difficulté, parvenant à faire de la musique et à danser ensemble sur
Le Sacre du Printemps de Stravinsky, déjà en compagnie du Philharmonique et de sir Simon Rattle.
« Pour moi, déclare Thomas Grube, l’art doit montrer la vie, doit aller à sa rencontre même si ce n’est pas facile. Nous avons besoin de cette humanité et il faut monter toujours plus haut pour atteindre la lumière. Quand j’étais enfant, j’avais peur de la musique et c’est Léonard Bernstein qui m’a fait comprendre cette micro-société qu’est un orchestre. Pour moi, c’est très important d’ailleurs que
Trip to Asia se termine à Tokyo et non sur le triomphe de Taipei car, ainsi, j’ai pu montrer les divers moments de la vie en commun des musiciens, les moments de triomphe mais aussi l’apaisement, voire la mort comme c’est le cas dans la vie. C’est un film qui a nécessité un très long travail surtout de montage car il y avait plus de 300 heures de rushes, 30 entretiens, deux ans de montage. J’en profite pour rendre ici hommage au monteur, Martin Hoffmann, avec qui je travaille en parfaite symbiose depuis toujours. Pour moi, ce film est capital car, à l’époque de Karajan, on n’avait pas le droit de montrer les erreurs et les répétitions. Ce voyage en Extrême-Orient correspond à un moment capital de l’histoire du Philharmonique de Berlin. Je suis heureux d’avoir travaillé avec tous ces musiciens et d’avoir pu rendre compte de leur immense travail, de leur sérieux et de l’utilité de chacun au sein du groupe soudé pour le meilleur de la musique et de l’harmonie. »
Aline Champion, premier violon de l’orchestre, rebondit d’ailleurs sur ce que dit Thomas Grube, et insiste sur la fonction démocratique de l’orchestre auquel elle appartient, parlant du rôle de passeur du musicien. En effet, dans le film, on assiste à une master-class en Chine, et cette séquence est nécessaire et magnifique car elle montre bien ce déclic que propose le virtuose. Il parvient, par une indication même infime, à ouvrir une porte. Vraisemblablement la porte du cœur car, interpellée sur le rôle du musicien dans la vie, la violoniste n’hésite pas à parler « de dialogue d’âmes ». « Il n’y a pas de mot pour expliquer le miracle de l’harmonie, précise à son tour le dossier de presse, mais
Trip to Asia vous invite à le vivre. »