Dersou Ouzala (Dersu Uzala)




Après une période très difficile sur un plan personnel, marquée notamment par sa tentative de suicide, Kurosawa revient en 1975 avec Dersou Ouzala, soit cinq ans après Dodes’caden, de loin l’œuvre la plus pessimiste et désemparée du cinéaste.

Le film se décompose en deux parties. La première raconte la rencontre entre Dersou Ouzala, le héros du film, et le capitaine russe Arseniev.
Dersou est un chasseur solitaire de la Taïga. C’est l’anti-héros par excellence : petit, râblé, illettré et ne sachant pas faire une phrase complète « sujet – verbe – complément ». Mais un peu à l’image du héros dostoïevskien de L’idiot, il a une « très belle âme ». Son intelligence est déductive et discursive : déductive car il observe, analyse, et agit (exactement dans la veine du Sanjuro de Yojimbo et de Sanjuro des camélias). Discursive car sa grande force est la relation d’harmonie qu’il entretient avec la nature, relation qui mêle respect, admiration et peur, et qui ne peut se fonder que sur les sensations et le ressenti.
Nul doute que cette harmonie avec la nature était, dans l’esprit de Kurosawa, un point fort du film : « La relation entre l’être humain et la nature va de plus en plus mal… Je voulais que le monde entier connût ce personnage de Russe asiatique qui vit en harmonie avec la nature… Je pense que les gens doivent être plus humbles avec la nature car nous en sommes une partie et nous devons être en harmonie avec elle. […] Nous avons beaucoup à apprendre de Dersou » (in The Films of Akira Kurosawa, par Donald Richie).

Le rapport entre Dersou et Areseniev est au départ marqué par une relation maître – élève : le capitaine russe prend auprès du petit chasseur des leçons d’humilité, de sagesse et de simplicité. Progressivement, une très forte amitié lie les deux hommes. Car finalement, Dersou Ouzala, c’est avant tout une histoire d’amitié. La seconde partie du film raconte les retrouvailles entre les deux personnages, puis nous mène vers l’émouvant dénouement.

Comme il l’avait fait dans Yojimbo, Kurosawa s’intéresse dans Dersou Ouzala au sens de la vue. Pour survivre dans la taïga, Dersou a non seulement appris à vivre avec ses sens continuellement en éveil, mais il a aussi dilaté sa vision intérieure de l’univers, celle que Dostoïevski appelle « l’intelligence fondamentale ». « Vous êtes des enfants, vos yeux ne voient pas », dit Dersou à Arseniev. Pour Dersou, la terre est un organisme vivant dont il se sent une « partie intégrante ». Il a développé une perception physique de l’existence ; pour lui, tout vit et tout à une âme. La taïga est l’endroit où il se sent le mieux au monde, la fin du film en sera une preuve par l’absurde.

Dersou Ouzala est un film assez réussi (il recevra d'ailleurs l'Oscar du meilleur film étranger), mais qui ne parvient pas à émouvoir constamment. Son principal défaut est de tirer parfois en longueurs. Difficile cependant de ne pas être impressionné par la beauté des paysages. On connaît toute l’admiration que portait Kurosawa à Ford ; certains panoramiques de Dersou Ouzala font irrémédiablement penser aux superbes tableaux de la nature que dressait le maître américain.
Difficile également de ne pas être touché par Dersou. Kurosawa dresse un portrait tout en douceur et en couleurs de ce petit sauvage bien plus sage que la plupart des gens civilisés. Jamais le film ne tombe dans le pathos. La séquence où Dersou confie ses peurs les plus profondes, faites d’irrationalité et de superstition, est admirable : tout est dans le ressenti, pas de convocation d’explications pseudo anthropologiques, pas de tendance au mélodrame, encore moins de jugement anthropomorphique.

Mais finalement, on se souviendra de Dersou Ouzala parce qu’il est le film qui mènera Kurosawa sur les voies de la rédemption. Il faut en effet également le comprendre comme l’expression d’un homme qui s’est réconcilié avec lui-même, mais surtout avec le monde qui l’entoure. Les films qui suivront, Kagemusha, Ran, Rêves, Rhapsodie en août et Madadayo, seront tous ceux d’un être serein et d’un cinéaste parvenu à la plénitude, à la maîtrise totale de son art.


Fiche du film


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