Fenêtre sur cour (Rear Window)




Réalisé en 1954, Fenêtre sur cour (Rear Window) se situe, dans la filmographie d’Hitchcock, après Le Crime était presque parfait et avant La Main au collet. Voici l’un des films les plus connus et les plus analysés du cinéaste.

Le cadre de l’histoire est fort simple : L.B. Jeffries, reporter de métier, se retrouve cloîtré dans son appartement car il a la jambe cassé. Pour se distraire, il « espionne » tous ses voisins. C’est alors qu’il commence à soupçonner Lars Thorwald, l’un de ses voisins, du meurtre de sa femme… Fenêtre sur cour mêle adroitement suspense et ressorts comiques. L’humour est omniprésent et le ton burlesque s’insère parfaitement dans cette histoire de voyeurisme. Le personnage de Grace Kelly, incarnation de l’idéal féminin selon Hitchcock, n’y est pas étranger, mais il a également le mérite d’appuyer une réflexion légère et comique sur les rapports hommes – femmes.

Mais Fenêtre sur cour vaut également parce qu'il offre matière à réflexion. Le thème du voyeurisme et du besoin indiscret d’épier la vie d’autrui déborde sur la question du subjectivisme : « Fenêtre sur cour est structurellement satisfaisant parce qu’il représente la quintessence du traitement subjectif. Un homme regarde, voit et réagit. Ce film est entièrement un processus mental illustré d’une manière visuelle » (Hitchcock). On peut même estimer que le spectateur, par le truchement de Jefferies, regarde par la fenêtre de l’appartement la projection de ses propres fantasmes. Le regard porté par le protagoniste sur l’extérieur ne peut être objectif, il n’est que le reflet des propres fantasmes, peurs et autres idées préconçues de Jefferies (par exemple, comme il considère lui-même le mariage comme une chose ennuyeuse, les différents couples qu’il voit à travers sa fenêtre ne sont qu’autant de confirmations de sa peur de s’engager). Voici dont abordée la question du subjectivisme par et au cinéma.

Le début du film voit la caméra agir comme un œil. A travers quelques mouvements de caméra chirurgicaux, on apprend tout ou presque du contexte. « C’est l’utilisation des moyens offerts au cinéma pour raconter une histoire. Cela m’intéresse plus que si quelqu’un demandait à Stewart comment il s’est cassé la jambe. Ce serait la scène banale » (Hitchcock, in Hitchcock – Truffaut, édition Definitive, p. 183). A remarquer que si, dans nombreux films d’Hitchcock, on passe du grand au petit, de l’universel au particulier, de l’extérieur à l’intérieur, le mouvement inverse est ici amorcé : on passe, au tout début du film, de la chambre de Jefferies à l’extérieur (avant de revenir vers la chambre de Jefferies).

Mais attention, l’œil d’Hitchcock devient rapidement notre propre œil. Du fait de l’identification constante entre Jefferies et le spectateur, c’est bien de nos propres fantasmes et de nos propres peurs dont il s’agit. Le spectateur est ainsi lui aussi pris à parti : « Nous sommes devenus une race de voyeurs. Ce que les gens devraient faire pour changer, c’est aller dehors et regarder chez eux pour voir ce qui s’y passe », dit Stella au début du film. Cette phrase résonne un peu comme le message du film : il faudrait non pas faire des projections psychologiques de nos propres affects mais plutôt une introspection au fond de soi-même. Mais la tentation du voyeurisme est trop forte, elle s’empare progressivement de tous les personnages. Lisa en particulier va être « contaminée », et sera prête à mettre sa propre personne en danger.

La position dans ce film du cinéaste sur les rapports humains (et notamment entre hommes et femmes) est aigre douce. « Fenêtre sur cour nous offre une vision assez charitable de l’humanité tout en laissant entrevoir qu’il n’y a que fort peu de chances que les gens changent » (Donald Spoto, in Hitchcock, 50 ans de films). Ainsi, lors de la dernière séquence du film, Lisa pose le magazine d’aventures qu’elle lisait pour faire plaisir à Jefferies et se replonge dans Harper’s Bazaar, ultime preuve que les gens ne changent jamais vraiment.

Pour finir, laissons le mot de la fin à Truffaut : « Quand j’ai vu Rear Window pour la première fois, j’ai écrit que c’était un film très noir, très pessimiste et même très méchant. A présent, il ne me semble plus méchant du tout et j’y vois même une certaine bonté dans le regard. James Stewart voit de sa fenêtre non pas des horreurs, mais le spectacle des faiblesses humaines » (in Hitchcock – Truffaut, édition Definitive, p. 188).


Fiche du film


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