Quasimodo, le bossu de Notre-Dame (The Hunchback of Notre Dame)



Quasimodo de William Dieterle s’imprègne fortement de l’expressionnisme allemand : les ombres, l’architecture dominent l’humain, la froideur des décors et le jeu contrapuntique des contraires. Un tel choix esthétique demeure judicieux dans l’approche lugubre et frissonnante d’un Paris moyenâgeux : un Paris infâme qui ridiculise autant qu’il porte aux nues, cette ville labyrinthique qui esseule autant qu’elle sature, ce cortège de citoyens qui se veut à la fois homme et bête, qui parle autant qu’il hurle, qui rit autant qu’il pleure, qui se bat et fuit pour la liberté de la jeune gitane, pour cette ville qui pue autant qu’elle resplendit.

La dichotomie et la symétrie qui construisent le film se cristallisent dans la cathédrale, dans le sanctuaire de Notre Dame. Terre promise au plus faible, aux persécutés, à la pureté. L’édifice surplombe Paris. Quasimodo est l’énigmatique et voyeuriste garant et cerbère de ce sanctuaire. La religion, qui est liée à la notion de pouvoir, le divin se gaussent d’une présence pernicieuse (personnifiée par Frollo) et salvatrice (personnifiée par son frère l’archevêque) grâce aux jeux de lumières tels que les rayons transperçant les vitraux de la cathédrale dans la chambre principale du bâtiment gothique. L’alliage de l’esthétique gothique et expressionniste confère à l’œuvre un terreau proche du fantastique.

Les digressions qu’offre le film en sont les plus pures manifestations : un envoûtement sensuel et érotique que la belle Esmeralda fait subir aux personnages masculins principaux du film, un être difforme qui ne se réclame ni homme ni bête, un noble fanatique qui se réfugie derrière son pouvoir et sa crainte pour verrouiller toute notion de progrès. Frollo fera inévitablement brûler l’imprimerie afin que le savoir et la connaissance ne se diffusent pas au sein du peuple. Frollo est l’antithèse du Roi Louis XI qui s’affirme comme le porte drapeau du progrès technique et du progrès humain. D’ailleurs, n’hésite t-il pas à soutenir la thèse que la terre est ronde ? Quasimodo est une rencontre de contraires qui partagent la même passion, la même foi en des idéaux radicalement disjoints.

Le montage du film développe la même vélocité d’action et de positions. Le montage croisé durant la proclamation du Roi des fous dénote toute l’instabilité et la folie du monde parisien. De plus, lors d’un plaidoyer sur le pouvoir au début du film, le montage présente des plans inertes, à la pureté minérale de Notre Dame. Les saints ou apôtres qui se trouvent au-dessus du portail du Jugement, les gargouilles sont filmées en gros plan, tout s’insère pour étayer une réflexion sur la notion de pouvoir, sur la force ou la diplomatie.

Le film s’agence aussi comme une incursion détonnante vers une transposition ténébreuse, austère et glauque du Paris à la fin du Xve siècle. Lorsque Quasimodo part à la recherche de la jeune femme, la nuit, dans Paris, l’esthétique expressionniste génère une opacité inquiétante. Gringoire, après avoir averti Phoebus, est pris à partie par les membres de la Cour des Miracles. Ces derniers, tels des gargouilles ou monstres qui se camouflent du noir de la nuit, jaillissent des cavités des murs. Leurs visages, leurs exactions, leurs voix, à la fois sadiques et perverses, caractérisent les turpitudes dramatiques, pathétiques et sombres de marginaux en mal de racines, en mal de situation et de reconnaissance. Clopin, tout comme ses compagnons, exalte les dégénérescences d’une ville bloquée, pressurisée entre ouverture et modernité et entre archaïsme et intolérance.

Parqués, ils seront le tremplin du changement et du choix qu’opèrera la société. Esmeralda est délivrée, Frollo est mort. La métaphore de l’oiseau en cage est détruite. Elle est à nouveau libre. Elle peut à nouveau danser et virevolter au gré du vent. L’harmonie est vécue par tous dans un fort sentiment d’union. Seul Quasimodo, niché près des gargouilles de sa cathédrale traîne sa tristesse et donne au film une ultime touche de pessimisme sombre. Seul au royaume des gargouilles de pierres, des êtres difformes, le Bossu est Roi. Le film se termine alors sur des questions vastes et fondamentales : Qu’est ce que l’autre ? Qui est l’autre ? Qu’est ce que la norme ? Qu’est ce qu’être un être humain ?


Fiche du film


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