Les Chemins de la gloire (The Road to Glory)




Les Chemins de la gloire appartient à cette veine du film de guerre dite "pacifiste", qui vit ses grandes heures durant les années 30, la Première Guerre Mondiale ayant été vécue comme une guerre « sans cause », mettant pourtant en jeu un grand nombre de vies humaines. De nombreux romans ou films se sont construits sur ce sentiment, comme par exemple La Grande parade de King Vidor, ou bien Les Croix de bois de Raymond Bernard, dont Les Chemins de la gloire est un lointain remake. Ce type de film se fera plus discret par la suite et ne reviendra que progressivement, à l’occasion de films traitant de la guerre de Corée puis surtout de la guerre du Vietnam.

La situation est simple. Durant l’année 1916, le Capitaine Laroche est très respecté : il mène avec fierté son bataillon, mais ses pertes sont nombreuses. Le lieutenant Denet est envoyé pour l’assister et découvre les conditions difficiles qu’affronte Laroche. Denet séduit Monique, une infirmière, sans savoir qu’elle entretient aussi une relation avec Laroche. Les deux hommes vont peu à peu découvrir leur rivalité, sans pour autant qu’il y ait affrontement, leur objectif étant de mener le front, non de régler leurs querelles personnelles. En outre, le père de Laroche, un vieil homme encore robuste, s’introduit illégalement dans le bataillon pour combattre une dernière fois sous les ordres de son fils.

Nous avons ici un film qui ne fait aucune apologie de la guerre en tant qu’événement historique. Il ne faut tout de même pas aller jusqu’à penser que le film se situe dans une perspective contestataire. La guerre est vue comme une situation donnée, sa légitimité n’est ni justifiée, ni critiquée. Bien sûr, on montre ses ravages, quelques scènes suffisent à esquisser l’horreur qui a pu régner durant le conflit. Mais la tonalité générale n’a rien de pathétique, Hawks traite l’ensemble avec sévérité, la sécheresse de sa mise en scène donnant la mesure.

L’intérêt du film se révèle donc au fur et à mesure : il s’agit, dans une situation donnée (aussi terrible soit-elle) de réintroduire l’idée d’héroïsme. C’est en partie le rôle du personnage du père. Au départ, il est celui qui met en évidence que cette guerre est d’un autre type que les précédentes : il n’y a plus de bataillons s’affrontant face à face, plus de charge, plus d’honneur chevaleresque entre généraux. Maintenant, on se cache, on attend dans la peur. Les décors de studio travaillent cette dimension : la brume domine les champs de batailles, nous n’avons aucune idée d’où se situe l’ennemi, d’où les tirs vont venir. Tout cela cultive chez les soldats, et par transposition chez le spectateur, un sentiment de peur. Cette peur va gagner le père, auparavant remarqué pour son courage. Voilà un passage difficile, qui lui fait commettre certaines erreurs, mais qu’il va devoir surmonter. Il est assez étonnant que cette prise de conscience, opération typique du cinéma hollywoodien classique, s’effectue chez un vieil homme. Il y a là l’affirmation claire qu’on peut toujours apprendre des choses fondamentales, tant qu’on est vivant. L’idée que la peur n’est pas opposée à l’héroïsme traverse également ces moments : elle est un sentiment normal et utile pour agir, pourvu qu’elle ne domine pas l’individu.

Quant à l’ennemi, on le voit peu. Il est en général invisible, caché par la brume. Mais quelques plans de la première partie du film nous montrent des mineurs allemands creusant une mine souterraine destinée à faire sauter le campement du bataillon dont nous suivons le périple. Ces plans, montés en parallèle avec la vie du camp, sont d’abord plongés dans la pénombre. Mais, peu à peu, ils s’éclairent : nous découvrons alors des hommes en train de travailler. Aucune diabolisation ne traverse cette représentation. Il y a au contraire un grand respect : ces hommes sont eux aussi vus en soldats. Ce passage, d’une force discrète et rare, rejoint l’utilisation faite de la Marseillaise dans le film. Elle est parfois chantonnée par un soldat (toujours le même), mais la plupart du temps à des moments inopportuns. Les autres lui font alors signe de se taire, soit parce qu’il les ennuie, soit parce qu’il les met en danger. Même la reprise finale, sur le "The End", de ce thème a quelque chose de décevant : aucune véritable attaque, l’air n’est pas joué avec détermination et capote plus ou moins vers la fin. Ce sort réservé au chant national pose donc clairement la question du patriotisme : jusqu’où un tel sentiment est-il de mise, qui plus est dans une telle situation de guerre ? Car il est clair qu’en l’absence de cause, il devient la seule consolation, présentée ici comme bien maigre.

Un mot sur la figure féminine, qui traverse de bout en bout le film. Signalons déjà que l’atmosphère générale du film a quelque chose de féminin. Il n’y a jamais d’hystérie, même lors des passages les plus pénibles : le silence est de mise, la douceur même. Beaucoup de moments semblent suspendus. Tout cela donne un certain caractère au film, une présence, à l’image du personnage féminin, constamment mise à part et sublimée par de subtils gros plans (saluons au passage l’admirable photographie de Greg Tolland). Mais l’intérêt de ce personnage ne se limite pas à sa seule apparence. Le cinéma hollywoodien classique, notamment le western, nous a habitué à voir dans les rôles féminins des figures de la nation. C’est encore le cas ici. Monique est en effet partagée dans sa relation avec les deux figures d’autorité que sont le Capitaine Laroche et le Lieutenant Denet. Mais la dimension amoureuse est tout de même bien peu mise en avant : elle ne satisfait pas vraiment. L’affrontement attendu entre les deux hommes, une fois leur rivalité mise à nu, n’a d’ailleurs pas vraiment lieu. C’est que leur véritable opposition ne s’opère pas sur le champ amoureux, mais sur leur rapport à la guerre. L’un est strict et attaché aux honneurs militaires, l’autre beaucoup plus laxiste et attaché aux valeurs humanistes. Mais à aucun moment leurs idéaux ne s’imposent démesurément : même s’ils manifestent parfois des faiblesses et peinent à gérer la situation, ils font tous deux preuve d’une réelle faculté d’adaptation. D’ailleurs, leur rapport sera au final bien plus une relation de passation qu’une opposition franche et définitive.


Fiche du film


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