Rêves (Konna yume wo mita)




Kurosawa avait déjà évoqué le rêve et le cauchemar (voir la belle séquence sur la plage dans L’Ange Ivre), mais Rêves est composé de huit films de durées inégales qui les consacrent, formant un ensemble non linéaire et évoquant les propres rêves du réalisateur. Ce dernier est en effet, par sa présence à l’écran, le seul élément commun à toutes les histoires : on le retrouve d’abord enfant (“Soleil sous la pluie“, “Le Verger aux pêchers“), puis adulte dans les six autres histoires qu’il « parcourt », alors interprété par Akira Terao. Pas une histoire donc, mais plusieurs, chacune empreinte de la poésie formelle qui caractérise l’œuvre de Kurosawa, mais toutes n’évoquant pas la même force onirique.

On peut tout de même cerner une sorte de cohérence dans le propos général du film, cohérence déterminée par les choix du réalisateur qui semble avant tout vouloir rendre un hommage révérencieux à la nature, en figurant le rapport entre l’homme et elle, sa possible corruption, et l’innocence de l’enfant la découvrant. Ainsi, que ce soit dans “Le Verger aux pêchers“ ou dans “La tempête de neige“, la supériorité de la nature sur l’individu est patente, tout comme l’injonction à la respecter, induite par la beauté picturale des images. Et quand la nature n’est pas un élément protagoniste de l’histoire, elle est omniprésente en tant que figure représentée (à travers son impression colorée sur les toiles de Van Gogh dans “Les Corbeaux“, ou comme décor –la forêt des renards- dans “Soleil sous la pluie“), et en tant que force (l’irruption du mont Fuji dans “Le Mont Fuji en rouge“, peut-être moins « élégant »). Cette célébration est traitée à l’image par l’emploi d’atmosphères de couleurs particulières, ici éclatantes, là quasi-monochromes, magnifiant les réalités suggérées en des tableaux enchanteurs.

Revenons sur “Les Corbeaux“, exemplaire par son dispositif en abîme : on pénètre réellement l’œuvre de Van Gogh, en parcourant ses toiles, en partageant son atmosphère et sa lumière ; guidé par le rêveur. Ces oeuvres sont soit recréées par une reconstitution précise et très colorée, soit représentées telles, et alors le rêveur s’y perd en surimpression. Pareil cheminement nous amène à découvrir un peu de la démarche de Van Gogh, et fait écho au propre travail cinématographique de Kurosawa : on passe ainsi du monochrome à la couleur. Souvenons-nous de Deleuze qui, dans l’Abécédaire, rappelle le travail acharné du peintre pour atteindre la couleur. Le rêve figuré ici est toutefois davantage un hommage touchant à l’artiste « suicidé de la société » (interprété par Martin Scorsese) qu’une étude sérieuse de sa peinture. Hommage à l’activité et la foi artistiques, aussi.

Un autre thème récurrent de Rêves est celui de la guerre et du nucléaire (“Le Tunnel“, “Le Mont Fuji en rouge“, “Les Démons rugissants“), tenant plus du cauchemar et abordant la thématique de la mort. A chaque fois les films ramènent le Japon à son histoire, ses démons et ses drames. Ce sont peut-être les moins réussis : on regrettera ainsi des passages à caractère démonstratif, qui s’éloignent quelque peu de la figuration du rêve comme interprétation du réel par l’inconscient, et qui tendent à une forme de discours, imposant plus au spectateur une certaine réflexion qu’il ne l’invite à l’évasion.

Le mode du discours supplante également celui du rêve dans film conclusif, “Le Village des moulins à eau“, où le rêveur rencontre un vieillard qui lui explique la supériorité de l’énergie naturelle (la nature, toujours) à celle des technologies modernes. Il y a là comme un résumé quasi-didactique de ce fil conducteur exposant les dangers d’une appropriation de la nature par l’homme. La fin de cette histoire est néanmoins sauvée par la procession mortuaire, célébrant la vie, toute en couleur et légèreté fleurie.

Malgré ces réserves, Rêves est un film protéiforme, objet singulier dans la filmographie de l’auteur, à la plasticité et à la mise en scène exemplaires. Kurosawa nous livre une part de lui-même au travers de ce qui le hante et l’émeut, laissant le plus souvent le spectateur libre de le partager et de l’interpréter.


Fiche du film


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