La Légende du grand judo II (Zoku Sugata Sanshiro)



Se pencher sur l’origine de l’œuvre, sa jeunesse, non pour y reconnaître les signes avant-coureurs des films à venir, mais pour y voir le travail du cinéaste sur le genre et ses figures. La Légende du grand Judo est un film original à plus d’un titre. Composé en deux parties entre 1943 et 1945, le film ne raconte pas l’histoire du fondateur du Judo comme le laisse penser son titre, mais bien celle de son disciple, Sugata Sanshiro, figure symptomatique du héros kurosawaïen. C’est également une œuvre singulière dans l’histoire du cinéma japonais, premier et rare spécimen de films d’arts martiaux à mains nues dans le pays du « chambara ». Suivront ensuite des remakes plus ou moins inspirés du film originel (dont le plus notable reste celui de Seiichiro Uchikawa, en 1965, largement supervisé par Kurosawa lui-même) et un bon nombre de films de bagarres dans les années 70, surfant sur la vague des phénomènes Bruce Lee et Sonny Chiba (citons pour l’exemple la série des Street-fighter, mais aussi quelques films peu visibles comme La Pivoine rouge). Mais La Légende du grand Judo reste un modèle pour tout amateur éclairé du genre, à tel point qu’il fût souvent copié et cité dans de nombreux cinémas de la zone asiatique, notamment à Hong-Kong, où il constitua un modèle paradoxal pour l’œuvre férocement anti-japonaise de Wang Yu (voir le combat final et de nombreuses scènes de One armed boxer).

Pourquoi, au moment d’ouvrir son œuvre et de l’offrir au spectateur, Kurosawa se penche-t-il donc sur cette histoire de disciple et de maître d’arts martiaux ? Pourquoi s’attache-t-il à réaliser un récit qui n’entre dans aucun des cadres prédéfinis de l’époque ? Sans doute parce que la problématique centrale du film est celle qui sous-tend l’existence même de son travail : celle de la difficile cohabitation entre Orient et Occident, de la rencontre entre un homme japonais et la civilisation américaine. De ce point de vue, il est difficile de traiter de la Légende du Grand Judo en séparant les deux parties qui le composent. Même si elles sont inégales, elles forment un bloc cohérent qui développe et prolonge cette question de la lutte d’un savoir face au temps.

Ce savoir, c’est ce lui du corps japonais, en contact avec la nature, les éléments, en quête d’apaisement, parfois brutale dans les rapports sociaux. Le temps, c’est celui de l’Occident. C’est aussi une forme de récit efficace, de narration dont il faut s’inspirer. Si le choc entre ces deux visions cinématographiques s’affirme plus dans les films à venir comme Chien Enragé ou Yojimbo, il reste ici un élément fondamental de l’espace filmique, notamment dans la charnière entre le premier épisode et le second où Sugata Sanshiro se rend aux États-Unis pour affronter le champion de boxe américain. La encore ce questionnement, ce dilemme entre modernité et tradition conditionne le choix de mis en scène.

Le dernier élément frappant de La Légende du Grand Judo, sans doute le plus essentiel compte tenu de son importance dans l’Histoire du cinéma asiatique, est l’émergence d’une représentation moniste du monde. Inspiré par la philosophie bouddhiste, Kurosawa montre (monte) pour la première la communication directe d’un corps et des éléments. Le combat qui clôt le premier épisode en est un bon exemple : pendant la joute qui oppose Sugata Sanshiro à son adversaire, Kurosawa monte des plans de plaine battue par le vent, un plan de fleur qui vient se surimprimer dans le ciel. Ces éléments d’attraction renvoient à la scène initiale, celle où Sugata découvre la pensée martiale. Il est alors prostré dans une rivière et assiste à l’éclosion d’un nénuphar.

Cette résurgence de la nature, de ses formes au cœur même de la structure du montage, questionne la représentation des rapports cosmologiques entre corps martial, êtres et choses. C’est là une des spécificités du cinéma de Kurosawa : sa fidélité aux principes philosophiques du bouddhisme jusque dans la forme qu’emprunte le film. C’est aussi ce qui fait son originalité et son prix. Kurosawa n’a jamais fondamentalement résolu cette double aspiration de son œuvre, tiraillé entre un cinéma de genre politique autant qu’efficace et une fidélité aux traditions formelles japonaises (le « chambara », le « Jidai-geki »). Bien plus tard, il se fourvoiera même dans un cinéma « auteurisant », lisse et vain, sponsorisé par des pontes hollywoodiennes (Ran ou encore Rêves). Avec les deux parties de La Légende du Grand Judo, le cinéaste ouvre une brèche qu’il continuera de creuser jusqu’à Barberousse. Peut-être est-ce là l’essentiel de ce qu’il faut en retenir.


Fiche du film


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