L'Homme tranquille (The Quiet man - John Ford, 1952)


L'Homme tranquille (The Quiet man - John Ford, 1952)

Vent debout contre les majors qui refusent de produire son « rêve irlandais », John Ford, renouant avec ses racines celtes,largue pour un temps les « amarres hollywoodiennes » pour partir se ressourcer au pays de ses ancêtres et nous conter une « pastourelle » peuplée de fanfaronnades westerniennes. Un film de légende haut en couleurs à revoir dans sa version restaurée 4K.

Article de Alain-Michel Jourdat



« Quand deux feux violents se rencontrent, ils consument ensemble l'objet qui alimente leur furie. » (William Shakespeare)

Qu'elle était verte ma vallée irlandaise


Dieu a créé le monde en technicolor où le vert florissant serait l'arbre de la vie. Il est des œuvres impérissables sur lesquelles le temps semble ne pas avoir prise même si « le temps ne cicatrise pas les outrages du temps ». L'Homme tranquille est de celles-là. La St Patrick, évangélisateur de l'Irlande, est prétexte à sa rediffusion périodique selon un rituel immuable. On se plaît à revoir à l'envi cette ode roborative à la nature dans sa dimension pastorale, bucolique, et son caractère de farce épique comme on aime à revoir Autant en emporte le vent (Victor Fleming,1939) pour ses embrasements flamboyants au propre comme au figuré.

Hommage appuyé à la rudesse sauvage du peuple irlandais, l'oeuvre détone dans la production fordienne comme un pur condensé westernien transposé dans l'île d'émeraude. Une extravagance bouffonne parcourue de poncifs et de scènes homériques de bagarres où les conflits de voisinage se règlent à poings nus ; de préférence après une bonne biture. La plénitude de la nature jalonnée de croix celtiques et les plaines vallonnées dans un moutonnement verdoyant que traverse la carriole de l'espiègle Micheleen O'Flynn (Barry Fitzgerald) semblent là à dessein pour amortir le claquement des coups.

Outre les jardins victoriens impeccablement alignés au cordeau, Ford nous fait découvrir une campagne plus authentiquement agreste avec ses tourbières, ses murets de pierres délimités en lopins qui nous rappellent en substance cette conquête de l'ouest des pionniers américain qu'il a tant célébrée par ailleurs.

En vieux lion matois, il nous balade dans une fable à la simplicité rustique et au pittoresque folklorique. Il prend des privautés avec la réalité et réconcilie ces pasteurs en soutanes, le catholique indépendantiste et l'anglican unioniste, qui taquinent la truite ou le saumon tout en veillant à leurs ouailles afin qu'elles ne s'égarent pas à l'instar des brebis. Il réinvente le mythe du prince qui épouse la bergère ; rebelle et fée du logis à la fois.

C'est avec un malin plaisir qu'il attise les passions comme la braise en « laissant entrer le loup solitaire dans la bergerie ». Au passage, il brosse le portrait inoubliable d'un cocher de village espiègle, lutin facétieux à l'oeil goguenard, marieur et bookmaker à ses heures et celui d'un propriétaire terrien aux manières rustres de fier-à-bras toujours prêt à en découdre.

John Martin Feeney, de son vrai nom, introduit à cette idylle insulaire contrariée l'incontournable course de chevaux aux allures de tournoi et de joute chevaleresques avec une touche de fantaisie débridée. Loin des rudoiements du western, il s'auto-parodie dans les échanges musclés qui parcourt l'églogue. Il accomplit un pèlerinage sentimental non à Cythère mais à Innisfree dans le lointain comté Mayo de l'Eire (Irlande en gaélique) battu par les vents et la bruine tenace et pénétrante.

Fils d'immigrants irlandais dont l'éducation fut imprégnée de nationalisme patriotique, Ford offre une vision panoramique idéalisée de la terre de ses ancêtres où il n'a jamais vécu et qu'il foule pour la première fois. Il déroule un écrin de verdure ininterrompu et certaines séquences dépeignent un jardin d'éden hollywoodien dont John Wayne et Maureen O'Hara personnifieraient empiriquement Adam et Eve. Un Adam pressé de croquer dans la pomme et une Eve insoumise et irréductible ; indécrottable « vieille fille » à marier contre son gré.
 


La conquête de l'ouest de l'Irlande


L'inassouvissement du rêve américain a précipité l'exil du héros Sean Thornton. Son machisme primal se dissout dans une vocation clanique et tribale qui s'ignorait jusque là. Son individualisme forcené de yankee se dilue dans la communauté d'Innisfree disposée à l'accueillir comme leur propre rejeton. Sean qui est la traduction irlandaise de John redouble dans la fiction le retour au pays de John Ford dans sa quête utopique du « rêve irlandais ».

La toile de fond irlandaise est champêtre, comme un chromo ou une carte postale qui donne à voir la « couleur locale » dans un technicolor fantasmé,d'une beauté irréelle aux contours de romance. Cette omniprésence du décor pittoresque sublimé par la photo de Winton C.Hoch & Archie Stout se déplie comme une brochure touristique documentaire en contrepoint de la performance d' une pléiade d'acteurs de genre appartenant à l'écurie fordienne qui réjouissent par leurs excès.

Ford imprime la légende dans un technicolor aux tons volontiers flashy et élude sciemment la réalité historique de la guérilla d'indépendance opposant l'IRA et l'occupant britannique qu'il juge contingente dans sa romance irlandaise (l'action du film se situe en 1922). Loin des décors naturels de ses westerns figurée par le grandiose panorama de Monument Valley, le réalisateur, connu pour son impétuosité de taureau, revisite les lieux des mythes en vieux briscard traînant ses guêtres afin de mieux capter la magie dans l'air du temps. Pour caractériser ce retour à ses racines ataviques, il a recours à l'hyperbole romantique à quoi répond le déchaînement d'une violence cathartique attisée par l'effet euphorisant de l'alcool comme prétexte à l'adaptation du court roman de Maurice Walsh Green rushes (1933) scénarisé par Frank S. Nugent.
 



Quand le « rêve irlandais » efface le « rêve américain »


Le cinéaste de Rio Grande (1950) recrée ici une mythique Arcadie, contrée rustique et primitive,pays du bonheur idyllique,symbole d'un âge d'or où d'aucuns vivent en harmonie avec la nature. En place de l'habituel troupeau de bétail conduit par les traditionnels cow-boys, Ford filme, dans une scène puisant dans l'imagerie biblique, un attroupement de moutons guidés par un colley noir à poils longs et une bergère,splendide sauvageonne apeurée à la chevelure auburn, véritable toison fauve, Mary Kate Danaher (Maureen Ohara) qui magnétise au premier regard Sean Thornton (John Wayne). Celui-ci n'est autre que l'alter ego de John Ford en quête d'identité sur une terre vierge inconnue ; idéalement utopique.

Dans cette chanson de geste idyllique,se rejoue sur l'écran un remake truculent de la « mégère apprivoisée » où Sean Thornton/Wayne assène à Mary Kate Danaher/O'Hara les vertus de l'autorité masculine et de la soumission féminine. Impuissant à dompter son tempérament de feu, il fait table rase de la dot, vestige d'un autre temps, et apprend à Mary Kate Danaher à se faire aimer de façon plus rude pour qu'elle se décide à l'aimer à son tour et qu'il puisse ainsi ramener au bercail la brebis égarée. Pour ce faire, il n'hésite pas à la malmener cavalièrement «à la hussarde » comme pour conforter le surnom de « Trooper Thornton » dont Michaeleen (Barry Fitzgerald) l'affuble complaisamment.

C'est dans ce paradis édénique de verdure que Sean Thornton se remémore la voix de sa mère l'exhortant à reprendre possession du cottage familial.La grande famine de la pomme de terre de 1840 en Irlande provoqua de nombreux départs précipités d'émigrants irlandais vers l'Amérique. A contrario, Sean Thornton vit un exode urbain pour un exil rural suite à un épisode traumatique de sa vie.

Il débarque avec ce seul bagage émotionnel qu'il revit dans un flash (back) subliminal : ce knock-out meurtrier où dans l'atmosphère empesée des crassiers de Pittsburgh, le boxeur « Trooper »Thornton décoche un direct fatal à son opposant lors d'un match professionnel et se promet de raccrocher à jamais les gants et déserter les rings pour celui d'une vie simple et saine.

Désormais, Sean Thornton poursuit le rêve de renaître avec la verte Irlande ancestrale pour être réinvesti dans ses droits d'être humain et recouvrer sa virilité perdue dans un combat gagnant de trop. Le paradis d'Innisfree reconduit le mythe de l'homme primitif qui se réconcilie avec lui-même.

Chez Ford, l'humour, les beuveries et les manifestations tapageuses de violence sont les exutoires par où se purgent les vices de l'individu au sein d'une communauté rurale compatissante. Point d'orgue et épilogue, la séquence échevelée de cross-country à travers les verts pâturages est un modèle du genre qui culmine avec le morceau d'anthologie que constitue le marathon pugilistique entre Sean Thornton et Will Danaher (Victor Mc Laglen) scellant la concorde universelle. Tout est bien qui finit bien dans le happy end que reconduisent tous les westerns fordiens. Le réalisateur retrouvera la terre de ses aïeuls en 1957 avec Quand se lève la lune.


Fiche du film


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