Antoine et Antoinette (1947)


Antoine et Antoinette (1947)

Tranche de vie attachante signée Jacques Becker.

Article de Justin Kwedi



De Casque d’or (1952) à Touchez pas au grisbi (1954) en passant par Le Trou (1960) pour citer les titres les plus fameux, Jacques Becker aura, quel que soit le genre abordé, toujours privilégié une certaine authenticité et un regard bienveillant sur les classes populaire qu’il se plaisait à dépeindre dans ses œuvres. Un attrait en opposition avec ses origines bourgeoises et au départ une forme de rébellion envers un père tyrannique qui fit tout pour le confiner à la reprise de l’entreprise familiale et l’empêcher d’embrasser une carrière artistique. Ainsi, lors d’une traversée en bateau vers New York, Becker fit la rencontre enthousiaste d’un King Vidor prêt à l’engager comme comédien et assistant à Hollywood mais son père y mettra le veto. C’est la rencontre décisive avec son ami Jean Renoir qui décidera Becker à s’affranchir définitivement, puisqu’il deviendra son assistant sur neuf de ses films des années 30 et sera même à l’initiative du Crime de Monsieur Lange (1936) sans pouvoir le réaliser (et source de brouille passagère avec Renoir préféré par le producteur au débutant Becker). Au contact de Renoir et à travers les sujets de leurs œuvres en commun, Becker s’immerge donc à un cadre plus populaire et également au Parti Communiste. C’est sous l’Occupation que Jacques Becker fait ses premières armes à la mise en scène avec Dernier Atout (1942), Goupi Mains Rouges (1943) et Falbalas (1945), où il forgera son style. La critique française décèle déjà le talent de Becker à travers ces films d’apprentissage et il confirmera les attentes avec la grande réussite que constitue Antoine et Antoinette, premier film d’après-guerre.
 

Antoine et Antoinette initie un cycle pour Jacques Becker où il s’attachera à dépeindre le sentiment amoureux par le prisme de ces milieux ouvriers ordinaires et à observer la société française d’après-guerre avec d’autres titres comme Rendez-vous de juillet (1949), prix Louis-Delluc, et Édouard et Caroline (1951). Jacques Becker s’attache donc ici de manière tendre à dépeindre le quotidien de son ravissant couple en titre. Antoine (Roger Pigaut), ouvrier dans une imprimerie et Antoinette (Claire Mafféi) employée dans un grand magasin forment un ménage heureux et presque sans nuage. Le scénario dresse vaguement quelques sources de discordes comme l’attirance d’autres hommes pour Antoinette, en particulier le très antipathique et concupiscent épicier du quartier, M. Roland (Noël Roquevert). Les semblants de jalousie d’Antoine sont pourtant balayés par le moindre regard tendre et aimant d’Antoinette, la confiance et l’amour les liant semblant indéfectible. La première moitié du film est ainsi une longue description, sans conflit ni le moindre rebondissement de leur quotidien, de leurs tendres retrouvailles après le travail, des week-ends à deux fait de ballade en barque ou de matchs de football. Nous nous immergeons ainsi dans la plénitude de ce couple, Becker alternant cette vision à travers un certain réalisme mais aussi quelques moments surannés jamais trop appuyés (la ballade en barque appuyant le côté fusionnel des amoureux par son cadrage puis par les gros plans de leurs regards langoureux). La mise en scène précise et alerte du réalisateur fait passer ces instants avec une limpidité exemplaire, cette dimension réaliste s’ornant de divers éléments (les personnages secondaires tous plus truculents et attachants les uns que les autres) qui ne suscitent jamais l’ennui, qui ne cèdent jamais au romantisme forcé. La deuxième partie dresse enfin un enjeu plus concret avec ce ticket de loterie gagnant qui pourrait tout changer, mais qui est malencontreusement perdu par Antoine. Jacques Becker ne dévie pas de ces préceptes pour autant, nulle accélération de rythme, de suspense malvenu ou de dramatisation outrancière pour illustrer cette péripétie.
 

Tout passera une nouvelle fois par les personnages et la description de leurs sentiments. La jalousie un peu infantile d’Antoine avait laissé deviner une immaturité qui s’exprime ici par son attitude de gamin en faute lorsqu’il n’ose affronter le regard de sa compagne après sa perte fatidique. A l’inverse Antoinette s’avère le moteur du couple, plus intelligente, posée et apte à affronter les épreuves. On le comprend dans la scène où elle retrouve Antoine défait au bar et qu’elle calme sa détresse par sa présence calme et compréhensive. Becker dépeint là un type de figure féminine indépendante dont l’Occupation avait contribué à l’émancipation mais encore peut vu dans le cinéma français d’alors. Défiant un supérieur trop autoritaire, faisant face sans crainte aux avances insistantes de M. Roland, Antoinette est un personnage épatant porté par la prestation douce et déterminée de Claire Mafféi. Roger Pigaut par sa maladresse toute masculine offre un contrepoint idéal et s’offre même un moment de gloire lorsqu’il flanquera une rouste mémorable à l’infâme M. Roland. La liberté de la narration se complètera toujours à la précision de la mise en scène où Jacques Becker en opposition à la dimension réaliste contemplative attendue propose une caméra mobile et un montage bien plus découpé que les standards d’alors. Si le film est plutôt lumineux et positif, les atmosphères plus troubles de ses classiques à venir peuvent se deviner dans des instants plus étranges et oniriques, que ce soit la vision assez kafkaïenne de la salle de remise de gain ou encore l’hallucination d’Antoine lui faisant retrouver l’emplacement du billet de loterie. Une réussite en tous points donc que cette œuvre tendre et attachante qui se verra récompensée de la Palme d’Or à Cannes en 1947.


Fiche du film


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