Pique-nique à Hanging Rock (Picnic at Hanging Rock - Peter Weir, 1975)


Pique-nique à Hanging Rock (Picnic at Hanging Rock - Peter Weir, 1975)

À l’ombre des jeunes filles en fleur.

Article de Maxime Lerolle



« Tu sais, Sara, il va falloir que tu apprennes à vivre sans moi. Je ne serai plus très longtemps ici. » Les mots que Miranda, dont on n’aperçoit que le reflet dans un miroir, prononce à l’adresse de sa candide amie Sara ont une valeur prémonitoire et programmatique : ils annoncent dès l’ouverture de Pique-nique à Hanging Rock la disparition à venir de trois jeunes filles (dont Miranda) et de leur professeure et l’évanescence des jeunes filles en fleur, que Peter Weir filme comme un mirage éphémère.

Des créatures de rêve…

Miranda (Anne-Louise Lambert), à la blondeur magnifique, aux cheveux longs qui volent autour d’elle, au teint de porcelaine ponctué d’un rose doux, a tout d’une apparition angélique. Elle attire les regards, qu’ils soient féminins - Sara et les autres filles de l’institution -  ou masculins – le jeune anglais Michael (Dominic Guard). Et pour cause : étymologiquement, « miror » en latin, son prénom renvoie au fait de regarder ; dans les yeux des autres, Miranda sert autant d’objet à contempler que de miroir où se révèlent leurs désirs.

Miranda et les deux autres filles qui se perdent à Hanging Rock poussent l’esthétique victorienne, qui imprègne si fortement l’institution de la rigide Mme Appleyard (Rachel Roberts), à son point-limite. Toujours filmée dans un reflet ou dans un plan serré qui nimbe son visage d’une lumière dorée, le tout dans un décor idyllique flottant dans les brumes de chaleur, Miranda vit dans le monde de rêve des peintres préraphaélites. À l’instar des héroïnes funestes que ces derniers aimaient à représenter, les jeunes filles de Pique-nique à Hanging Rock ont pour vocation de disparaître, et de laisser à celles et ceux qui les ont connues un souvenir volatile, un portrait fugace d’une beauté engloutie par sa quête d’idéal. « Ce que nous voyons ou ce que nous avons vu n’est rien qu’un rêve, un rêve dans un rêve » : la citation d’Edgar Poe en exergue dit bien la position ambiguë des filles de l’époque victoriennes, aux rêveries spirituelles morbides.
 




… échouées dans le désert

Mais le victorianisme se perd dans le bush australien, et l’affaire de Hanging Rock sonne son échec sur cette âpre terre. La promenade des filles a tout d’une émancipation : soustraites aux regards masculins et féminins – celui des institutrices qui surveillent la bonne tenue du pique-nique, comme celui d’Edith, la seule qui revient du rocher, et qui n’aura pas vu ce qui s’y est passé –, elles s’arrachent temporairement au corset moral, et littéral, que leur impose Mme Appleyard. Là, parmi ces roches d’un autre âge – « elles ont attendu tout ce temps juste pour nous » murmure avec malice l’une des futures disparues –, elles laissent libre cours à leurs désirs.

Encore plus frappante est la disparition de leur professeure, dont le seul témoin rapporte qu’elle courait vers le rocher en petite culotte. Dans ce lieu primitif, les femmes semblent revenir à un état antérieur – ou visionnaire ? – au modèle féminin étouffant qu’on leur inculque. Hanging Rock n’est pas qu’un simple caillou : c’est d’abord un haut-lieu de la sexualité, voire de l’animalité ; un territoire magique où l’on se dépouille de ses apparences sociales pour renouer avec un être plus profond.
 
Résurgence totémiste
 
C’est que le rocher représente un personnage en lui-même. Surimpressions, surexpositions et ralentis concourent à personnifier les faces minérales, qui surgissent comme autant d’énigmatiques visages. Peter Weir élude la question, mais la mise en scène du rocher, dotant le rocher d’une énergie propre, puise dans le totémisme aborigène. Selon la mythologie des premiers habitants, les Êtres qui façonnèrent le monde au Temps du Rêve laissèrent progressivement place à des sites chargés de leur énergie – aujourd’hui sacrés pour bon nombre d’entre eux. Résurgence ancestrale, Hanging Rock pourrait bien en faire partie.
Dans sa manière de filmer une spiritualité diffuse, Peter Weir se rapproche du contemporain Le Dieu d’osier (The Wicker Man, Robin Hardy, 1973). Si ce dernier se montre plus virulent dans sa critique de la bourgeoisie protestante et bien-pensante, il partage avec Pique-nique à Hanging Rock l’utopie d’un retour au panthéisme, à une religion qui se nourrit de l’émerveillement du monde, libérée des affres des codes sociaux.

Inspiré formellement par le mysticisme aborigène, Peter Weir livre un film magnifique, qui laisse en suspens les questions qu’il soulève. On ne saura jamais le fin mot de l’histoire ; comme on ne verra jamais une révolte frontale des jeunes filles. C’est que la magie n’a rien de discursif : on ne peut poser de mots sur d’indicibles sentiments. Aussi la mise en scène, baignée d’une lumière éclatante, cultive l’ésotérisme. Naît alors une œuvre syncrétique, proprement australienne, qui revendique ses origines britanniques et sa spiritualité aborigène.
 


Fiche du film


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