L'Assassin habite au 21 (1942)


L'Assassin habite au 21 (1942)

Une partie de Cluedo plus sombre qu'il n'y paraît.

Article de Marion Roset 3 étoiles



Henri-Georges Clouzot rêvait de devenir marin, il devint cinéaste. L’aventure tout de même, le grand large en moins. Après avoir réalisé un premier court-métrage, La Terreur des Batignoles, en 1931, son premier voyage le porte vers les studios de Babelsberg à Berlin. À cette époque – qui ne connaît pas encore le doublage –, chaque film, tourné en double version, voit des acteurs français succéder, pour une même scène, aux acteurs allemands. Là-bas, il supervise donc des versions françaises, signe les dialogues d’opérettes et, chose toute aussi importante, découvre les films de Lang et Murnau. C’est là-bas également, qu’il rencontre un producteur qui jouera un rôle important dans sa carrière… Alfred Greven, le futur directeur de la Continental. Mais pour l’instant, Clouzot, poitrinaire comme on dit à l’époque, est contraint de passer quatre ans dans un sanatorium. Quand il revient enfin au cinéma c’est pour y signer des adaptations dont celle des Inconnus dans la maison (Henri Decoin, 1941). C’est à ce moment-là qu’il réalise qu’être scénariste ne lui suffit pas : il veut les mettre en scène lui-même. C’est en 1942 qu’il passera enfin à la réalisation, avec L’Assassin habite au 21, adapté d’un roman de l’écrivain belge Stanislas-André Steeman (auteur dont il avait déjà adapté Le dernier des six que réalisera Georges Lacombe en 1941).


De Londres à Paris

Le livre de Steeman est un polar plutôt classique : la police londonienne court après Mr Smith, un mystérieux assassin qui laisse un bristol à son nom à côté des corps de ses victimes. Le superintendant Strickland le localise bientôt dans une pension de famille au 21 Russel Square ; reste à savoir lequel de ces étranges locataires est le vrai coupable. L’histoire va connaître quelques remaniements sous la plume de Clouzot : réduction du nombre de personnages, contraction de plusieurs d’entre eux en un seul ou encore reprise de Mila Milou qu’il avait créée au moment du Dernier des six, pour sa compagne Suzy Delair. Enfin, l’action se déplace de Londres à Paris. Hors de question en effet pour un film français réalisé en 1942 de se dérouler en Angleterre ! Ce sera donc le commissaire Wens qui traquera Monsieur Durand au sein de la pension des Mimosas, 21 avenue Junot, Montmartre. La sensibilité de la Continental est ainsi ménagée. Pierre Fresnay reprend le rôle de Wens qu’il tenait déjà dans le film de Lacombe, aux côtés de Suzy Delair qui joue donc Mila Malou, chanteuse d’opérette à la gouaille bien parisienne. Pour jouer les locataires de la pension, Clouzot fait appel aux seconds rôles du cinéma français de l’époque à qui il offre des rôles loin d’être secondaires. Jean Tissier (le magicien Lalah-Poor), Pierre Larquay (le camelot Collin), Noël Roquevert (le docteur Linz) ou encore Maximilienne (Mlle Cuq), autant de « natures », de phrasés, de physiques – pour certains déjà bien connus des Français de l’époque – dont se sert le réalisateur pour alimenter la construction de ses personnages. Et instiller une bonne dose de fantaisie dans un univers relativement noir.
 


Une comédie policière…

En effet, L’Assassin habite au 21 ménage au sein de son intrigue des moments assez drôles, notamment par le biais de ce que l’on pourrait appeler des « mots d’auteur » qui aujourd’hui encore font mouche. Suzy Delair racontait que Clouzot avait pris l’habitude de noter toutes ses expressions dans un carnet pour ensuite s’en servir dans ses scénarios. Peut-être est-ce alors en partie grâce à sa compagne que l’on peut entendre des répliques du genre « j’ai mon talent dans le masque, pas dans les fesses ». À Mlle Cuq, « vraie jeune fille » comme elle aime à se définir, c’est encore Mila Malou qui réplique « À votre âge les carottes sont cuites, au mien elles sont pas encore épluchées ». À côté de ces lignes de dialogue parfois caustiques, Clouzot introduit des images fantasques qui donnent véritablement à son film des allures de comédie policière. Le valet de porte ne communique qu’en sifflant, la logeuse fume la pipe et le plus grand moment de complicité entre Wens et Mila a des points noirs pour origine. L’humour du film – qui confine souvent à de l’humour noir – ne fait cependant jamais oublier son propos : la duplicité et le mal sont partout et si solidarité il y a, elle n’existe que dans le crime.
 


…au propos pessimiste

Chez Clouzot, le bien et le mal cohabitent au sein de chacun de nous et il suffit de voir comment il traite les scènes de meurtre pour s’en convaincre. Chaque assassinat est filmé en vue subjective, seul le gant qui tient l’arme puis dépose la carte de visite étant visible ; ainsi Clouzot place-t-il le spectateur à la place du tueur. Le meurtrier peut être n’importe qui, comme le nom qu’il a choisi l’indique : quoi de plus répandu que le patronyme de Durand ? Ces scènes font écho aux idées du docteur Linz qui fait l’apologie « de l’hécatombe. En rythme industriel » ou aux pantins sans visage que fabrique Collin. Difficile de ne pas voir ici une allusion à l’atmosphère de peur qui régnait en France durant l’Occupation, une thématique que Clouzot traitera de manière plus frontale avec Le Corbeau. Si son noir et blanc n’a pas encore la portée symbolique qu’il acquerra dans ce dernier, les gigantesques ombres portées traduisent néanmoins une esthétique nettement expressionniste. L’ombre et la lumière de la pellicule se retrouvent chez les personnages qu’elle abrite, en ce que chacun possède au moins deux facettes. Wens se déguise en pasteur pour enquêter, l’infirmière se transforme le soir en femme fatale, Mila est amoureuse de son Wens mais n’oublie tout de même pas de lui demander s’il a pensé à son testament avant d’aller traquer le coupable.
Tout le monde soupçonne tout le monde, chaque porte fermée dissimule des secrets plus ou moins avouables dans un univers où l’individualisme semble primer. Seul le crime peut réconcilier des hommes que tout oppose.

Streeman n’aurait pas apprécié l’adaptation, ce qui n’est pas le cas des Français. Le film est un succès, qui s’explique aussi en partie par l’absence forcée de films américains dans les salles hexagonales. Tout ce qui fera le style d’Henri-Georges Clouzot est déjà là. Et sa réputation de réalisateur irascible et tyrannique aussi.



 


Fiche du film


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