Love Streams (John Cassavetes, 1983)


Love Streams (John Cassavetes, 1983)

Love is a continuous stream : opulence et vide.

Article de Anne Milojevic



Résignation

Love steams, avant-dernier film de Cassavetes réalisateur, et ultime en tant qu'acteur, resserre ici son oeuvre, sorte de prisme capteur et réfracteur de toutes ces lueurs sombres, qu’il condense et qu’il dévie en ce qui semble être une résignation, l’acceptation d’un état d’âme errant dans la brisure. Cette fois, c’est presque un bilan qu’il énonce, celui d’une vie solitaire et désespérée qui s’assume dans son irrémédiable réalité. Dans la résignation il y a aussi l’amour, thème central cassavétien, qu’il dissipe et dont il semble gommer les traces et lignes de reliure entre ses personnages.

Les deux quêteurs d’idéal excentriques plantés de chaque côté de l’intrigue, l’encéphale gauche, et l’encéphale droit, le masculin et le féminin, voient peu à peu leurs attaches se défaire. Lui, on le découvre en premier, en écrivain débauché, abritant sous son toit (dans la maison même du cinéaste, qui a déjà servi ses précédents films et ce rapport de proximité intime) une dizaine de jeunes prostituées bruyantes, faisant couler sur soi un bain de jeunesse pervertie qui s’endort auprès de lui dans un décor de fêtard éternel ; les verres à demi-remplis d’alcool, les allers-venus de gambettes fines, les bavardages nocturnes en trinquant. Elle, dans une unique pièce froide et silencieuse, en plein divorce et émiettement de sa famille qu’un amour étouffant désintègre.
 
 
 

Fourche narrative


Tout les oppose si distinctement qu’ils se réfléchissent l’un l’autre, telle une construction miroitante. Lui fuit sa famille, elle, la pourchasse. Lui, se retrouve à devoir s’occuper de son fils qu’il n’a jamais revu depuis sa naissance, Elle, est abandonnée par sa fille qui préfère vivre avec son père ; il ne dévoile jamais ses sentiments, elle est un torrent convulsif. Pourtant leur solitude agit communément au centre d’une peuplade de gens. La scène du divorce encadre Sarah dans une pièce sans cesse investie par des inconnus qu’un mouvement de porte redondant laisse entrer ; la solitude de Robert se centre au milieu d’un grouillement de jeunes filles. Noyaux centraux détachés de leur choeur respectif environnant (les jeunes femmes pour Robert, les avocats pour Sarah), ils cherchent en vain la clé, le mystère de leur vie ; le secret bien gardé de la beauté, et celui de l’amour. Ces choeurs qu’ils dominent, font entrer davantage de vide à mesure qu’ils se remplissent, soit de gens, soit de choses. Et quand ils se vident enfin - Sarah, venue en catastrophe avec un amas invraisemblable de valises, se retrouve seule dans une maison vide, et Robert voit ses colocataires décamper -, vient alors le remplissage. C’est aussi de leur union que s’opère la plénitude, et l’équilibre.

Bien que minutieusement construit sur deux voies narratives associées, le récit ne les lie au départ qu’à travers une complémentarité discrète, une jointure délicate des voies narratives individuelles. Deux histoires bien distinctes, sobrement étoffées, isolées par des plans rapprochés, et un montage alterné efficace qui laisse le temps de construire les motifs de chacune, et de ce qui s’avère être finalement une fourche : d’un côté l’histoire d’une soeur, et de l’autre, celle de son frère. Même poids du film réparti sur les deux personnages, comme un pli, une sciure narrative qui se recolle au moment de leurs retrouvailles chaleureuses et se plie à nouveau de chaque côté au départ de Sarah.
 
 
 

L’amour au centre


Leur embrassade révèle la contingence de leur histoire, qui traite chacune le vide. Comment le remplir ? Par l’opulence, celle des choses, des émotions, de la parole. On remplit à ras bord un taxi entier, on achète une ferme entière... Dans cette scène nerveuse et hilarante de prolifération animale, c’est l’assouvissement infini des désirs, la possession absurde sans limites de quelque chose de fuyant et qu’on ne peut acheter : l’amour.

Dispersé, gommé, Cassavetes le place finalement au centre; il est partout cet amour, porté le plus haut, au sein de leur relation fraternelle, mais il s’infiltre partout, dans chaque fissure ; le petit garçon, aux allures auto destructrices de son père et la tête baignant dans le sang, lui crie son amour ; la chanteuse dans un bref instant dévoile celui pour son fils, qu’on ne verra qu’une seconde, juste le temps de le voir, cet amour. Il ruisselle dans chaque craquelure, prend différentes formes ; celle du rejet, de la provocation ; on vient le chercher, on le refuse, mais il est là, partout dans les fissures. Il s’invite, il se perd, « mais il ne se possède pas », comme le psychiatre tente de le dire à Sarah, qui comprend pourtant que l’amour est un flux continu qui ne s’acquiert pas, qui existe simplement, sans concession : celui du petit garçon pour son père, malgré son abandon, celui d’un frère pour sa soeur.

Love streams, c’est l’amour qui coule à flots comme un torrent, comme celui qui ruisselle sur les vitres de la maison en plein orage.



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