Police Fédérale, Los Angeles (To Live and Die in L.A. - William Friedkin, 1985)


Police Fédérale, Los Angeles (To Live and Die in L.A. - William Friedkin, 1985)

Violent et équivoque, un pur joyau à découvrir ou à redécouvrir.

Article de Jean-Michel Pignol



Richard Chance (William L. Petersen) et Jim Hart (Michael Greene), deux flics de Los Angeles, sont obsédés par la capture du dangereux faussaire Rick Masters (Willem Dafoe). Jim qui entreprend une opération en solitaire est abattu par le criminel. Richard va alors tenter par tous les moyens, même les plus illégaux, de retrouver l’assassin de son coéquipier. Sorti en 1985, Police Fédérale Los Angeles est un véritable concentré du talent de William Friedkin. Par son sens du rythme et sa maîtrise des scènes d’action, le réalisateur de French Connection (1971) nous plonge à nouveau dans un récit haletant et nerveux. Aujourd’hui encore, plus de trente ans après, la longue et spectaculaire course-poursuite reste un modèle de mise en scène. Ce spectacle de haute volée est sublimé par une atmosphère vénéneuse : comme dans La Chasse (1980), Friedkin infiltre son personnage principal dans un univers interlope dans lequel les valeurs morales vont lentement se dissoudre dans l’ambiguïté des intrigues.
 



Un modèle du genre

Polar, Western, c’est au pluriel que la notion doit être entendue. Au polar, l’intrigue emprunte ses figures modernes : flics solidaires, avocats véreux, indics, femmes vénales, pour les plonger dans une sombre intrigue de trafic de fausse monnaie, et les conduire jusqu’à leur dernier retranchement. La configuration des espaces rappelle celle des westerns par l’importance que la mise en scène accorde aux lieux quasi-désertiques et arides comme la planque excentrée de Rick ainsi que les larges avenues de la cité des anges. Les héros apparaissent souvent dominés par la largeur du cadre, accentuant ainsi la solitude à laquelle leur vie les contraint. Prison, zones dévastées peuplées de personnages peu recommandables, la topographie de l’action rappelle celle des traumatisants univers urbains de ses illustres prédécesseurs que sont notamment Assaut (John Carpenter, 1976), et Les Guerriers de la nuit (Walter Hill, 1980). Le récit baigne en permanence dans une atmosphère lourde et menaçante, l’inquiétude se faisant encore plus pressante lorsque la luminosité décline, ou qu’elle se teinte de rouge : on retrouve alors dans ces moments le savoir-faire du Friedkin de L’Exorciste (1973), dans son habileté à suggérer l’angoisse.
 


Froid comme la mort

Dialogues concis et précis, le tourbillon de violence dans lequel sont entraînés les héros laisse peu de temps aux états d’âme et aux justifications. Taciturnes, rugueux, les hommes font preuve d’une glaçante radicalité au moment d’agir. Quel que soit le camp dans lequel on se trouve, aucune sommation n’est permise si l’on veut survivre. A l’instar du grand Sam Peckinpah, Friedkin exhibe la violence sous ses formes les plus cruelles et les plus réalistes : fusillades à bout portant, giclées d’hémoglobine. Le recours à la force n’apparaît donc pas comme un acte d’héroïsme mais comme une dénonciation de l’impuissance de l’homme à contrôler ses pulsions destructrices. L’esprit du mal est contagieux pour ceux qui le combattent : obsédé par son désir de justice, Richard va être possédé par le démon du crime et perdre tout sens de la mesure. Si le scénario s’avère sans pitié pour le sort de ses personnages, leur condamnation n’est jamais le fruit d’un jugement moral. La violence appelle la violence, la mort est une sentence qui refuse tout apitoiement, et le happy end ne fait pas partie du programme des réjouissances.
 


Boddy Double

Pour capturer Rick, Richard va devoir passer de l’autre côté du miroir et rencontrer ainsi son alter-ego. La frontière artificielle qui sépare les deux hommes vole rapidement en éclat lorsque seul importe le résultat final. La morale et la loi n’ont plus aucune importance : trafic de billets pour Rick, vols de bijoux pour Richard. C’est la même pulsion incontrôlable qui pousse les deux hommes à violenter et à assassiner ceux qui se mettent au travers de leur route. La fascination qui s’instaure entre les deux ennemis va prendre une dimension sexuelle explicite : « Tu es magnifique » se lancent tour à tour Rick et Richard. Le pouvoir et le sexe ne font qu’un, les femmes, objets sexuels corvéables à merci, sont utilisées sans scrupule pour espionner le camp ennemi. L’anticonformisme n’est pas un tabou, à l’image des partenaires féminines aux physiques androgynes et des invitations au triolisme. L’ambiguité des personnages doit également beaucoup à la qualité du casting : Willem Dafoe dont c’est la première apparition, impose sa douce perversité. William L. Petersen est aussi troublé que troublant, quant à Dean Stockwell, il incarne avec toute sa subtilité habituelle un avocat peu orthodoxe. Il serait alors bien dommage de se priver des nombreux plaisirs que nous offre cette superbe vision restaurée de l’un des thrillers majeurs des années quatre-vingt.


Fiche du film


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