L'Esclave libre (Band of Angels - Raoul Walsh, 1957)


L'Esclave libre (Band of Angels - Raoul Walsh, 1957)

Regarder à nouveau l'esclavage pour conserver le mythe du gallant South.

Article de Maxime Lerolle



L’Esclave libre est une œuvre hybride. D’un côté, le film de Raoul Walsh intègre dans son récit un questionnement sur l’esclavage que Autant en emporte le vent (Victor Fleming, 1939), l’œuvre rivale, laissait dans l’ombre. Mais sur le plan formel, L’Esclave libre, comme le film de David O. Selznick, ravive la passion du gallant South par les flamboiements du Technicolor et du star system.


Un nouveau regard sur l’esclavage

Il est vrai que le sang noir hante l’intrigue. Amantha Starr (Yvonne De Carlo), fille d’un riche et généreux planteur du Sud, découvre à la mort de son père que sa mère était une esclave. Par conséquent, lors de la vente de la propriété familiale de Starrwood, elle intègre le personnel noir promis à une vente aux enchères. Peut-être le récit s’inspire-t-il du roman de Faulkner, Absalon, Absalon ! (1936) : la déchéance de la famille Sutpen s’explique par le mélange bâtard du sang noir et du sang blanc, impureté qui met à mal le projet aristocratique de Thomas Sutpen d’accéder à la noblesse des planteurs. De la même manière, l’intrigue de L’Esclave libre reprend ce thème de la déchéance : Amantha aurait pu devenir une vraie dame du Sud, mais la découverte de ses origines noires ruine tout projet d’ascension sociale et la condamne à l’esclavage.

À la différence de Autant en emporte le vent, la violence réelle de l’esclavage apparaît de manière plus crue dans le film de Walsh. Celui-ci s’ouvre sur la traque de deux esclaves en fuite par une meute de chiens et leurs brutes de maîtres. Le décor est planté : le Sud court à sa perte, parce qu’il ne peut pas indéfiniment faire la chasse aux esclaves qui forment sa base de travail. Si les deux esclaves du début sont finalement rattrapés, et sauvés du fouet par la bonté de M. Starr, il n’en va pas de même des deux autres poursuites. Celle de Rau-ru (Sidney Poitier), qui conjure la scène d’ouverture en échappant aux limiers, puis celle de Hamish Bond (Clark Gable), le généreux planteur qui avait acheté, protégé, aimé et affranchi Amantha, traqué par les Nordistes pour avoir brûlé sa plantation. La fuite de Clark Gable dans les marécages est tout un symbole : habillé en capitaine de marine comme dans le film de Selznick, l’icône de Autant en emporte le vent prend la place de l’esclave. Dans la société sudiste de la fin de la guerre, les rôles s’inversent.

L’esclavage apparaît ainsi comme double : il joue le moteur de la civilisation du Sud, en même temps qu’il précipite son déclin. Tout se trouve dans le jeu de Sidney Poitier. Expressif sans une parole, bouillant de rage sans un mouvement, le visage obsédant de Rau-ru, constamment en travers des plans de son maître Bond et de sa favorite Amantha, vient rappeler aux grands planteurs qu’ils vivent sur une marmite sociale prête à exploser à tout moment. Et lorsqu’il rejoint les Yankees et capture Bond tapi dans les marais, il acte le renversement révolutionnaire d’une société qui cultivait son propre fléau.
 
 
 

De la noblesse des cœurs

Mais Rau-ru, apprenant le sacrifice que Bond avait fait pour le protéger, enfant, en Afrique, libère ce maître qu’il aimait et haïssait, lui permettant, dans un final grandiose, de rejoindre Amantha et de vivre leur grand amour. La vraie ligne de démarcation qui traverse L’Esclave libre sépare les cœurs nobles des brutes. On retrouve la conception proprement aristocratique de Autant en emporte le vent, aristocratie d’abord morale puis, dans les faits, sociale.

La distinction s’opère dès le début. Les deux Blancs qui capturent les esclaves en fuite proposent à M. Starr de les fouetter, mais celui-ci, mu par la charité chrétienne, refuse l’usage de la violence. La même noblesse de cœur anime le personnage de Seth Brandon, abolitionniste fervent engagé dans l’armée nordiste, qui protège une dame du Sud harcelée par des soldats aux bas instincts. Les petits Blancs et les personnages nobles de cœur n’appartiennent pas au même monde : les premiers, tant Sudistes que Nordistes, forment une horde barbare venue déferler sur la brillante civilisation des seconds, pour y violer les filles « faites de sucres et d'aromates ».

  
  

La passion du Sud

C’est là tout le mythe du gallant South. À la différence du Nord industriel et rustre, le Sud des planteurs aurait poussé l’élégance et la sociabilité jusqu’à créer un monde merveilleux, où Noirs et Blancs s’entendaient à merveille, et que la guerre de Sécession a anéanti. Starrwood, réplique du Tara de Scarlett O'Hara, apparaît comme un paradis sur terre, où les esclaves noirs, gâtés par l’exceptionnelle bonté de leurs maîtres blancs, se dévouent corps et âme à leur bonheur. Quant à ceux qui choisissent les voies nordistes, ils perdent bien vite leurs illusions. Face aux rapts d’esclaves systématisés par le général Butler, qui les récupère pour l’usage personnel de ses officiers, les anciens esclaves de Bond – Jimmy et Rau-ru – le protègent dans sa fuite et mettent de côté leur colère passée.

Le geste final de Rau-ru en dit long. Reconnaissant la générosité de son maître à son égard, il accepte tacitement un ordre moral naturalisé, dans lequel les Blancs aux cœurs nobles dominent et protègent des esclaves qui les adorent. Malgré la guerre, qui politise les rapports entre planteurs et esclaves, la supériorité aristocratique des Blancs reste intacte. Car les flamboiements du Technicolor, les paysages superbes que mettent en scène de manière picturale les plans larges, le casting de stars – dont fait partie l’icône du gallant South, Clark Gable –, alimentent, un siècle après la guerre, la passion pour les vieux mythes sudistes, qui offrent au cinéma américain son imaginaire chevaleresque.


Fiche du film


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