Mississippi Burning (Alan Parker, 1988)


Mississippi Burning (Alan Parker, 1988)

Deux ans après "Angel Heart", Alan Parker réitère l’expérience sudiste dans "Mississipi Burning".

Article de Arthur Mercier



Mississipi Burning – confessions d’un état sudiste

Comme dans Angel Heart (1987), film d’enquête dont la seconde partie prenait place à la Nouvelle-Orléans, au cœur des rites vaudous et des communautés afro-américaines, il est question de montrer que l’enfer est enfoui dans les viscères de l’Amérique, dans ces terres où les lois n’ont plus cours, sinon celles des autochtones, ces laissés-pour-compte de la politique globale américaine. Ici, l'action prend place en 1964, à la suite des nouvelles lois civiques votées en faveur des minorités ethniques. Le Mississipi, historiquement ségrégationniste, et dont les traditions ont toujours cultivé la scission sociale entre les noirs et les blancs, oppose une résistance forcenée à ce nouveau monde en marche. Territoire fertile pour le Ku Klux Klan, ses membres brûlent les bureaux de vote réservés aux noirs.

Dans ce contexte tendu, le film s’ouvre sur le voyage de deux activistes blancs, escortant un jeune homme noir hors des frontières de l’état du Mississipi. Poursuivis, puis arrêtés par une cohorte de voitures, les trois hommes sont sauvagement assassinés. Rupert Anderson (Gene Hackman), ancien shérif du Mississipi, accompagné de Alan Ward (Willem Dafoe), jeune agent du FBI aux idées progressistes, débarquent dans la petite comté de Jessup, afin d’enquêter sur les trois disparus.

 


Filmer le contraste

Dès leur arrivée, le film a le mérite de planter parfaitement le décor sudiste, en procédant par contraste avec l’allure du jeune loup du FBI, raide comme un "i", impeccable dans son costard-cravate qu’il ne quittera pas de tout le film. Instantanément, il est identifié, à la fois par la composition du cadre et par les habitants, comme une intrusion à un environnement qui ne veut décidément pas de cette silhouette aux accents néo-colonialistes. En arrivant dans le bureau du shérif, les premiers mots qu’adressera l’adjoint à Alan iront naturellement dans ce sens : « Vous passez pas franchement inaperçu ».

Comme dans tout bon thriller mené par un binôme d’enquêteurs, le deuxième homme a, au contraire du premier, toujours quelque chose à voir avec l’environnement du film, une histoire qui le rattache à celui-ci, comme un lien inextricable. Gene Hackman campe un cabotin cynique, au regard faussement enjoué, à la manière d’un clown dont on ne devinerait que succinctement le vrai visage. Dès son arrivée, son comportement s’oriente vers le camouflage et la discrétion ; costume à la couleur terreuse et chapeau vissé sur le crâne, son discours consistera plus tard à défendre une méthode d’adaptation au milieu, quand l’agent du FBI persiste au contraire, avec un certain sentiment de supériorité, à débarquer avec ses gros sabots cirés dans les terres sauvages du Sud.

Le Mississipi comme personnage principal

L’intelligence du projet consiste à filmer la ville et ses alentours comme un seul et même organisme intelligent, dont l’instinct de survie le pousse à réagir à chaque assaut qu’on lui assène. Gene Hackman dira à plusieurs reprises : « les serpents ne se suicident pas ». Cette réplique, adressée aux meurtriers recherchés, fait d’autant plus sens une fois étendue au Mississipi dans son entièreté. Car à l’échelle de cet état, la loi, les procédures judiciaires et les enquêtes officielles n’ont aucune valeur en dehors de leur définition théorique, et chaque interrogatoire, chaque initiative, sera suivi d’une réaction violente, en vue de faire-valoir l’instinct protectionniste et auto-gestionnaire sudiste.

Le récit développe de manière exponentielle l’idée qu’il est impossible de secouer les branches sans en ébranler les racines, tenaces et omniprésentes, dans le subconscient de chaque habitant de la région. Ultra-religieuse, néo-esclavagiste et teigneuse envers ce qu’elle ne connaît pas, la culture sudiste est bien dépeinte dans son ultra-violence potentielle, mais également comme un lieu où la mémoire des temps anciens cohabite sans cesse avec le présent. Tout en finesse, Mississipi Burning décante une forme de désarroi tragique, d’impossibilité d’adaptation, qui font toute la complexité d’une telle problématique. C’est aussi une preuve que le film épouse son sujet dans toute sa complexité, l’empêchant de fait de sombrer dans une forme de manichéisme primaire. En effet, il n’est pas question ici de s’arrêter au choc culturel entre les états du Nord civilisés et le Sud des culs-terreux, mais également de faire une véritable étude de l’Amérique, crispée par son multi-culturalisme.

 



Durant les deux premiers tiers du film, chaque étape de l’enquête sera menée sous l’égide de la modernité, par le jeune Alan Ward, qui ne cessera de multiplier les effectifs – jusqu’à finir par engager des militaires – afin de trouver les corps des trois disparus. Cette idée d’inadaptation et d’intrusion d’un corps étranger, saute littéralement aux yeux durant une séquence d’exploration, durant laquelle une troupe d’agents du FBI marche en rang d’oignons dans un grand marais, l’eau remontant jusqu’aux genoux. Instant absurde, quasi-burlesque, de voir une armée de costards noirs avancer maladroitement dans les eaux croupies du Mississipi.

Les agissement successifs et non dissimulés du FBI finiront à terme par attirer la présence massive des médias télévisés, qui prendront à leur tour une place intrusive – voire virale – dans les terres, viendront ridiculiser l’autochtone en l’interrogeant, révélant au monde leur pensée arriérée. Tout naturellement, l’arène réagira coup sur coup proportionnellement, provoquant l’embrasement de nombreuses maisons, puis d’églises, dans les quartiers afro-américains.

L’art de la demi-mesure

L’ancien shérif interprété par Gene Hackman, porte décidément en lui la conscience et la pulsation des lieux, en prédisant, et ce dès le début du film, à Willem Dafoe : « Tu vas provoquer une guerre ». Ce vieux flic bourru, délicieux d’ambiguïté, est le plus beau personnage du film. D’abord mis en relief par opposition avec son jeune collaborateur arriviste et idéaliste, Rupert est, au contraire, un homme mûr cultivant une forme d’immanence au monde. Désillusionné car expérimenté, il sait que rien ne change ici-bas à coup d’idéologie. Très rapidement frustré par les méthodes de son partenaire, il se résoudra naturellement à faire cavalier seul, usant de ses propres sciences humaines pour arriver à ses fins.
 
Dans une scène magnifique, où les deux enquêteurs sont réunis afin d’interroger un père et son fils, tous deux représentants de la communauté afro-américaine, Alan échoue dans sa tentative d’interpellation, prononcée avec des mots d’Américain nordiste. Alors que l’homme et le petit garçon partent sans prêter attention au jeune agent, Rupert cueille une poignée de fleurs blanches, et se questionne à haute voix sur leur variété, et leur provenance. A ce moment, les deux autochtones se retournent, soudain accaparés par la question, touchés au cœur. De manière extrêmement évocatrice, non réaliste mais profondément poétique, Alan Parker démontre la connexion sensible établie entre la région du Mississipi et ses habitants, la synergie profonde opérée entre la nature et l’homme.

Par extension, il semble que cette donnée renferme également quelque chose de plus universel, sur cette éternelle question de la nature humaine, en ce que l’influence direct de l’un sur l’autre, révèle quelque chose d’essentiel, voire de primitif. Dans cette perspective, une scène en particulier : alors que Rupert axe son enquête sur madame Pell, belle jeune femme qu’il ne cessera de visiter, il finit par recueillir, au terme d’une longue procédure d’apprivoisement, toute la vérité sur les meurtres commis. La jeune femme conclura sa parole par une histoire, celle de la haine des hommes, qui selon elle ne s’apprend pas, mais finit par advenir, à force d’être répétée depuis l’enfance. En créant cette relation de confiance, Rupert finit par recevoir un cri du cœur de la part d’une femme, résolue à respecter la culture du silence. En substance, et toujours dans cette logique d’imprégnation de l’environnement, la haine est inculquée dès le plus jeune âge, à l’église ou à l’école. Elle s’avère être le fruit d’un bain, d’une immersion dans une substance issue d’une longue tradition historique, perpétuant par ce biais, le cycle de la haine.

 

Une justice relative

Une grande différence philosophique perdurera entre les deux policiers jusqu’à l’issue du film ; l’un persuadé que les cycles peuvent être démolis à coups de marteau de tolérance, alors que l’autre repartira avec ce même air de chien battu, conscient qu’on ne peut changer le poison en antidote. Le film, quant à lui, ose prendre parti : la jeune mariée se résignera à ne jamais quitter ces terres jusqu’à sa mort, les jolies fleurs cueillies par Gene Hackman se révèleront être carnivores, et les meurtriers retrouvés repartiront sans trop d’égratignures. Le plan final, lui, achèvera le film, au premier sens du terme ; une pierre tombale brisée dont il ne reste gravé que ces quelques mots : Not forgotten.


Fiche du film


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