Les Grandes manœuvres (René Clair, 1955)


Les Grandes manœuvres (René Clair, 1955)

Dans la droite lignée de la « Qualité française », "Les Grandes manœuvres" distille un charme désuet qui ne va pas sans séduire le spectateur d’aujourd’hui.

Article de Marion Roset



 « Quant aux grandes impostures, elles se sont éteintes d’elles-mêmes. Plus personne ne pense à René Clair » (1). Cette charge, signée Serge Daney, est pour le moins violente alors qu'aujourd’hui encore, le nom même de René Clair ne va pas sans évoquer un cinéma vieillot, si ce n’est ringard. En un mot, un cinéma de papa tant vilipendé en leur temps par les « Jeunes Turcs » de la Nouvelle Vague, François Truffaut en tête. Dans son célèbre article publié en 1954, « Une certaine tendance du cinéma français » (2), le futur réalisateur fustige ce qu’il appelle la « Qualité française », soit un cinéma de studios et de scénaristes basé sur un star-system à la française, autrement dit un cinéma académique d’arrière-garde. Autant dire que René Clair, qui a signé son premier film en 1923, est, trente ans plus tard, dans le collimateur des Cahiers du cinéma. Les jeunes réalisateurs des années 1960 ont peut-être néanmoins oublié qu’il avait pourtant été une figure de la première avant-garde aussi appelé « Impressionnisme français », dont l’ambition était proche de celle de la « Nouvelle vague » : se détourner du théâtre, privilégier des scénarios originaux en réaction contre l’abus d’adaptations en expérimentant de nouvelles façons de filmer.

Né le 11 novembre 1898, René Clair est l’aîné du cinématographe de seulement trois ans. Tour à tour journaliste, acteur, et assistant, il se lance lui-même dans une carrière de réalisateur en 1923 avec Paris qui dort, son premier film. Suivront trois autres longs métrages avant celui qui le fera entrer dans l’histoire du cinéma : Sous les toits de Paris (1930), son premier film parlant, et chantant, qui fait de lui une sorte de Alan Crosland français. Figurant parmi ses dernières réalisations, Les Grandes manœuvres est une variation sur le thème de Don Juan. Nous sommes aux alentours des années 1900, dans une petite ville de province. Armand de La Verne, lieutenant aux dragons, est un véritable coureur de jupons, que la porteuse de ce jupon soit une femme mariée, une bourgeoise ou une simple cocotte. Sûr de son charme, il accepte pourtant le pari de ses compagnons de garnison : il a trente jours pour obtenir les faveurs d’une femme qui sera désignée par le seul hasard. Ce sera Marie-Louise Rivière, parisienne divorcée ; sa conquête ne sera pas aussi aisée que prévu et Armand sera pris à son propre jeu en tombant véritablement amoureux de la jeune modiste.

 


Un académisme....

À l’aune de son article, on comprend ce qui a pu agacer François Truffaut et ses thuriféraires dans le cinéma français des années 1950 dont ces Grandes manœuvres sont parmi les dignes représentantes. Tout d’abord parce que le film s’inscrit dans l’esthétique des studios qui a marqué cette décennie. Ici, c’est Léon Barsacq, qui a déjà travaillé avec Jean Grémillon, Jean Renoir ou encore Marcel Carné (pour Les Enfants du Paradis, 1945), qui signe les décors construits dans les fameux studios de Boulogne-Billancourt. Les façades sont propres, aucun pavé n’est descellé, et les kiosques sont tout aussi mignons qu’une boîte à musique ; un peu plus et l’on se croirait dans les derniers tableaux de Un américain à Paris (Vincente Minnelli, 1951). Pour son premier film en couleur, René Clair semble accentuer l’artificialité de ce petit monde : Michèle Morgan porte des robes couleurs pastel, tous les personnages logent dans de grands appartements - quand ce ne sont pas des hôtels particuliers - qui ressemblent à de grands boudoirs aux teintes écru, parme ou paille, ce qui confère à Les Grandes manœuvres un aspect de pièce montée recouverte de glaçage. Tourné en 1955, ce film qui se déroule au début du siècle semble en effet n'avoir jamais connu aucun conflit mondial et agit comme si de rien n’était. Ce petit théâtre tout occupé aux affaires de l’amour est à l’abri du temps et de la réalité.

À la critique de l’artificialité due au studio s’ajoute celle causée par un jeu d’acteur influencé par la diction théâtrale. Là encore, il n’y a aucune rupture entre pré et post-Libération, les stars se nomment toujours Jean Gabin ou Danielle Darrieux. Du point de vue de sa distribution, Les Grandes manœuvres est à la croisée des chemins. Inscrit dans la continuité de par la présence de Michèle Morgan, le film présente celle qui sera l’icône de la décennie suivante, à savoir Brigitte Bardot dans le rôle d’une jeune ingénue, tout en confirmant la récente popularité d’un nouveau venu au cinéma, Gérard Philipe (dont le dernier film sera d’ailleurs réalisé par Roger Vadim, cinéaste affilié à la « Nouvelle vague »). « Il faut avoir entendu Gérard Philipe réciter des poèmes pour imaginer le plaisir que l’on pourrait éprouver à étrangler un comédien » (3). Si Serge Daney n’aimait pas René Clair, François Truffaut (encore lui) n’aimait pas plus Gérard Philipe à qui il reprochait essentiellement de ne pas être un de ces acteurs américains qu’il admirait tant pour leur supposé naturel. Et pourtant, il faut bien admettre que le charme opère grâce à ces mêmes « défauts » pointés par François Truffaut ; ce sont peut-être cette désuétude et cette facticité tant reprochées jadis par le jeune critique que le spectateur est aujourd’hui touché par la joliesse de Les Grandes manœuvres.


... Au service des sentiments

La seule préoccupation du film, c’est semble-t-il l’amour, tant il s’y décline sous toutes ses variantes et conséquences : marivaudage, jalousie, tromperie, sans oublier bien sûr les empêchements sans quoi les histoires d’amour seraient incomplètes et dont la séquence inaugurale nous donne d’ailleurs un bref aperçu. Au petit matin, alors qu’une musique militaire retentit dans les rues encore désertes de la ville, une nonne accompagnée d’enfants de chœur traversent la rue tandis que celui que l’on identifiera quelques instants plus tard comme étant le lieutenant Armand de La Verne sort d’une maison où il a sans doute passé la nuit. Un soupçon que vient confirmer un baise-main adressé, par la fenêtre, à une femme dont nous ne voyons que le bras. Les femmes mariées, car les baise-mains sont réservés aux femmes mariées, fautent donc devant Monsieur le curé avec des militaires plus séduisants que leurs époux, mais le sacrement du mariage les met heureusement à l’abri des ragots et du déshonneur. Les innombrables volets, clos ce matin-là, le prouvent : les voisins ferment les yeux. Mais quand les Dragons défilent au grand jour dans les rues, ils s’ouvrent grand et alors, courent à la fenêtre écolières, lavandières, bourgeoises et futures mariées que les encombrantes robes blanches retiennent au salon, autant de femmes ayant déjà ou voulant encore succomber à la tentation. Mais malheur à celle qui serait trop jolie pour susciter l’envie ou trop naïve pour croire à la sincérité des grandes déclarations dont Armand est spécialiste. Hypocrisies et médisances seront donc les ennemis d’Armand et Marie-Louise et leur histoire n’aura de cesse d’être placée sous de mauvais augures.

Las de ses victoires trop faciles sur ces représentantes du sexe décidément bien faible, Armand est à la recherche de quelque chose de plus grand : il rêve du coup de foudre. Tout en ayant déjà imaginé et rôdé le discours qui s’en suivrait, qu’il déclame à une bouteille vide que ses compagnons ont grimé en demoiselle, Armand récite donc sa harangue censée dans le cas d’un coup de foudre être spontanée, à ce qui est littéralement une femme-objet. Une réification que viendra encore appuyer la rédaction d’un contrat officialisant le pari (celui d’obtenir les faveurs d’une femme désignée par le hasard), dont les témoins seront des demi-mondaines répondant, notamment, au charmant sobriquet de Ciboulette. L’amour est un jeu dont les règles sont dictées dans une maison de passe et l’élue sera désignée à l’occasion de la grande tombola de la Croix-Rouge. « Celle qui gagne la cage [renfermant deux oiseaux] gagne mon cœur », décide Armand, et le sort désignera Marie-Louise, déjà marquée par l’oiseau qu’elle porte dans ses cheveux mais que les mauvaises langues désigneront comme la « nouvelle poule » du lieutenant. Armand entreprend de lui faire la cour, et les voilà comme les deux oiseaux dans la cage, sauf que la leur est le carcan de cette ville provinciale où les cancans sont le principal loisir et les réputations tenaces.

 
 
 
 
Marie-Louise est la première femme qui résiste au lieutenant et, évidemment, cela ne fait qu’accroître sa volonté de la conquérir. Elle lui dira non, il persistera à ne pas la croire jusqu’au bal où ils s’embrasseront pour la première fois, sur un balcon, abrités derrière la végétation. Une manière pour eux de se soustraire au regard des gens ou une manière pour le réalisateur de nous dire que leurs sentiments sont sincères, dictés par la nature et l’instinct, et de fait libérés de toute considération sociale. Hélas pour eux, les fausses déclarations d’amour ressemblent aux vraies et comme dirait Victor Hugo, « l’émotion est toujours neuve et le mot a toujours servi » (4). Armand comprend à présent les mots autrefois vides de sens mais malheureusement ce sont toujours les mêmes. Comme le garçon qui criait au loup, plus personne ne le croit quand il dit la vérité. La modiste choisit alors Agapé plutôt qu’Éros, pour reprendre la distinction théorisée par Laurent Jullier dans Hollywood et la difficulté d’aimer (2004). Duverger plutôt qu’Armand, la raison contre la passion. « Vous vous mariez à quelqu’un que vous n’aimez pas », lui dit-il. « Il m’aime, lui », lui répond-elle ; aux côtés d’un homme tranquille, Marie-Louise est assurée d’être sincèrement aimée tout en étant à l’abri des souffrances que cause inexorablement l’amour passionné. Et pourtant Marie-Louise finit par céder quelques jours avant le départ pour les grandes manœuvres ; « Trop tard », dira-t-elle pudiquement à Duverger qui venait la demander en mariage. Le pari viendra malgré tout aux oreilles de la jeune femme, ce grâce au concours des vieilles filles jalouses mais bien sûr emplies des meilleures intentions (si nous osions nous irions jusqu’à dire que Claude Chabrol ne parlait pas d’autre chose dans ses critiques contre la bourgeoisie de province). Durant leur dernière entrevue, Armand fait promettre à Marie-Louise de laisser sa fenêtre ouverte le jour du départ pour les manœuvres afin qu’il voit si elle lui a pardonné. Le jour venu, les fenêtres demeurent closes. Une fin alternative avait été tournée par René Clair : Armand passait sous les fenêtres ouvertes de Marie-Louise, esquissait un sourire alors qu’un mouvement de caméra nous montrait la jeune femme inanimée sur son lit, morte. Finalement, leur histoire d’amour était condamnée avant même de se réaliser, comme l’annonçait la chanson Si tu m’aimais, écrite par René Clair, qui se fait entendre à plusieurs moments du film : « Nous n'avons plus rien à nous dire / Tout entre nous n'était qu'un jeu / Un dernier baiser va suffire à notre adieu / Les mots d'amour c'était pour rire, / C'était pour rire ! ».

Le film est un succès public qui va attirer au total plus de cinq millions de spectateurs. René Clair tournera encore cinq films jusqu’en 1965. Entre-temps, il est élu à l’Académie française, le 16 juin 1960, laquelle donnera son nom au grand prix du cinéma qu’elle décerne chaque année. René Clair meurt le 15 mars 1981. On retiendra de l'éloge funèbre prononcé par Henri Langlois : « Dans le monde entier, depuis vingt-cinq ans, un seul homme personnifie le cinéma français : René Clair. Mieux encore, il résume aux yeux de l’étranger non seulement notre cinéma, mais l’esprit même de notre nation ; il est considéré à la fois comme le successeur de Feydeau et de Molière ».

 
(1) Arnaud Viviant, « Serge Daney – Les cahiers à spirales », Les Inrocks, Mars 1992.
(2) François Truffaut, « Une certaine tendance du cinéma français », Les Cahiers du cinéma, n° 31 (Janvier 1954).
(3) François Truffaut, « Films sortis à Paris du 16 novembre au 10 janvier 1956 », Les Cahiers du cinéma, n°55 (Janvier 1956).
(4) Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer, tome 3, A. Lacroix, Verboeckhoven, 1866, p. 180.


Fiche du film


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