La Nuit de Varennes (Ettore Scola, 1982)


La Nuit de Varennes (Ettore Scola, 1982)

Vision romancée de la célèbre fuite à Varennes, par laquelle le grand Scola dépeint une société en pleine décadence.

Article de Jean-Max Mejean



Bien que méconnu du grand public, ce film d’Ettore Scola de 1982 dresse un portrait magnifique et inoubliable d’un des épisodes les plus célèbres de l’Histoire de France. Sur un scénario de Sergio Amidei et d’Ettore Scola, d'après le roman de Catherine Rihoit, La Nuit de Varennes ou l'Impossible n'est pas français (Éditions Ramsay, 1982), ce film est une fresque haute en couleurs de cette fuite à Varennes qui a précipité la chute de la royauté française. Même si l’événement n’a pas eu lieu de la manière dont le film nous le raconte, il est important de noter que l’Italien Scola a su mieux que quiconque mettre en place une sorte de mécanique implacable sur la base d’une idée originale. Au petit jour du mois de juin 1791, l’écrivain libertin Restif de la Bretonne est témoin d’une scène étrange aux Tuileries : un bien étrange attelage quitte la résidence royale en grand secret et l’écrivain, accompagné de Giacomo Casanova, décide de le suivre. Ils découvriront un peu plus tard que ce carrosse en suit un autre encore plus prestigieux, celui de la famille royale qui fuit vers le Nord-Est et sera arrêtée à Varennes, provoquant l’ire des révolutionnaires qui ont pris la Bastille et qui attendent le roi Louis XVI au virage.
 

Le film est une sorte de road-movie qui met en scène plusieurs personnages fantasques qui se retrouveront d’étape en étape ou dans le huis-clos de leur véhicule. Dans le carrosse qui suit celui de la famille royale qu’on ne verra jamais, une coterie étrange devise et regrette le faste passé, notamment la comtesse Sophie de la Borde (belle-fille de Jean-Joseph de Laborde) interprétée par la géniale Hannah Shygulla aux faux airs de Marie-Antoinette, accompagnée de son coiffeur, Monsieur Jacob, campé par l’ineffable Jean-Claude Brialy. On y trouve aussi l’écrivain américain Thomas Paine interprété par Harvey Keitel, et qui est une sorte de témoin étranger de l’histoire française en marche. Si l’on a pu reprocher au film d’Ettore Scola de se permettre quelques familiarités avec la version historique de cet épisode, le film vaut pour la qualité de sa mise en scène, son interprétation qui réunit les acteurs que nous venons de citer, mais aussi Marcello Mastroianni inoubliable en Casanova et Jean-Louis Barrault dans le rôle de Nicolas Edme Restif de La Bretonne. On y rencontre aussi, au détour du chemin, d’autres acteurs prestigieux dans de petits rôles mais hautement importants, comme Andréa Ferréol en Madame Adélaïde Gagnon, Michel Vitold en De Florange et Laura Betti interprétant Virginia Capacelli.
 

C’est un film auquel on ne pense pas pour des approches pédagogiques de la Révolution française, pourtant il est passionnant, notamment la dernière partie lorsque la famille royale, qui a été reconnue lors d’une halte à Varennes, se trouve consignée chez le maire de la ville, Jean-Baptiste Sauce, épicier et fabricant de chandelles de son état, et son épouse. La séquence est magnifique, entre la confusion qui règne dans la rue lors de l’arrestation royale, puis toute la gesticulation dans la maison du bourgmestre devenu, avec son épouse, la vedette du jour. Il faut dire qu’il est interprété par un génial Jean-Louis Trintignant qui en rajoute dans la modestie et la déférence envers le couple royal car, comme le dit son épouse (Didi Perego), « ce n’est pas tous les jours qu’on a des rois à la maison » ! La famille du roi est confinée en effet à l’étage et toute la coterie va se déplacer dans les escaliers pour pouvoir observer la scène. On ne verra que leurs pieds et leurs gesticulations, notamment celles de Marie-Antoinette particulièrement excédée et qui jure en allemand. On comprend ici toute la trivialité de la situation, sa mise en scène comme au théâtre et la fin du culte de la personnalité royale qui perd ici de sa superbe tout en demeurant encore un peu de droit divin. Le film se termine d’ailleurs sur une vision à la fois mélancolique et un tantinet dérisoire lorsque Madame de La Borde, suivante de la reine, fait découvrir à Restif de la Bretonne et Thomas Paine le costume d’apparat que le roi devait passer après avoir franchi la frontière pour inspecter ses troupes. Comme il vient d’être arrêté, on sait qu’il ne le fera pas et que son heure de gloire vient de passer. Dans la tristesse qu’éprouve sincèrement madame de La Borde, magnifiquement interprétée par Hannah Shygullah, on sent tout le désespoir d’un monde qui vient de basculer dans ce qu’on appellera la Terreur.


Fiche du film