Génération rebelle (Dazed and Confused - Richard Linklater, 1993)


Génération rebelle (Dazed and Confused - Richard Linklater, 1993)

L'essence de la jeunesse capturée dans un tourbillon fougueux et envoûtant.

Article de Justin Kwedi



Deuxième film de Richard Linklater, Dazed and Confused est aussi une de ses œuvres les plus personnelles. Le réalisateur, après s’être fait la main sur plusieurs courts métrages, avait acquis une certaine maîtrise des budgets restreints qui le mènerait à Slackers (1991), première œuvre culte et symbole de la Génération X. On y retrouvait déjà les motifs communs de tous ses premiers films, le cadre du Texas, les héros juvéniles et l'unité de temps sur une journée, motifs également présents dans Dazed and Confused et Before Sunrise (1995). Linklater signe avec Dazed and Confused un teen movie nostalgique en grande partie inspiré de sa propre adolescence. Nous y suivrons en ce dernier jour d’année scolaire 1976 le destin de divers adolescents fêtant dignement l’évènement pour s’amuser, s’affirmer et vivre pour certains leurs premiers émois amoureux. Le réalisateur a souhaité avec ce film réaliser une œuvre en contrepoint total aux films de John Hughes. Ces derniers, qui avaient su dépeindre avec émotion et acuité cette période charnière de l’adolescence, en donnaient néanmoins une vision dramatique qui ne correspondait pas au ressenti du moment de Linklater. Le réalisateur se souvient de cette époque comme de celle d’une insouciance et d'une liberté où il ne pensait qu’à faire les 400 coups avec ses amis et courir les filles. C’est ce sentiment que cherche à communiquer une trame volontairement lâche où ne s’invite à un aucun moment le drame. On pourrait penser à une sorte de variation de American Graffiti (Georges Lucas, 1973) dont il emprunte la structure mais Linklater, contrairement à George Lucas, se déleste de toute aura nostalgique même s’il installe lui aussi son récit dans un cadre rétro autobiographique (les années 1950 pour George Lucas). Les cheveux sont longs, les pantalons à pattes d’éléphants légions et la bande son rock rétro à l’avenant - avec douce ironie l’absence de Led Zeppelin dont l’un des morceaux les plus fameux donne son titre au film mais pour lequel Robert Plant refusa d’en céder les droits - mais à aucun moment ne s’instaure ici une idéalisation vintage. Linklater ne célèbre pas la jeunesse des seventies mais la jeunesse tout simplement. Pas de grand questionnement existentiel non plus chez nos jeunes gens, après tout c’est le dernier jour de classe, il fait beau et il n’y a vraiment aucune raison de se prendre la tête.

 

 

L’erreur serait toutefois de n'y voir qu'une approche creuse. La profondeur thématique ne naîtra pas que d’une dramatisation forcée mais de façon plus subtile dans une atmosphère hédoniste et légère. Les moments difficiles trouveront toujours une réponse amusée dans la progression de l’intrigue ou la réaction des personnages. Le bizutage des premières années prend ainsi un tour aussi potache que douloureux, la vision collective parvenant toujours à se faire intime. On s’amuse des « épreuves » subies par les benjamins du lycée et les manœuvres de certains pour y échapper, notamment le jeune Mitch Kramer (Wiley Wiggins) traqué par la brute épaisse O’Bannion (Ben Affleck). L’angoisse est bien là, la raclée sera humiliante et douloureuse mais le réalisateur en retient surtout la dimension de rite de passage de Mitch chez les « grands ». Il ne cautionne ni ne condamne le rituel, accordant même une savoureuse vengeance au personnage qui gagne en assurance en vivant première cuite, premier flirt avec une fille plus âgée et premier savon maternel matinal pour être rentré aux aurores. Le questionnement sur la jeunesse paumée de Slacker n’est pas non plus absent avec cette flopée de personnages fumant, buvant et traversant tout le film particulièrement perchée à l’image de Ron Slater (Rory Cochrane). Pink (Jason London), superstar de l’équipe de football locale, entraperçoit déjà une forme de soumission à l’autorité en devant signer une clause de « pureté » à son entraîneur et se rebelle contre ce frein à sa liberté.

 

 

Là encore le réalisateur laisse le choix à la libre interprétation du spectateur en montrant l’esprit de camaraderie tendant vers un objectif commun des membres de l’équipe de football mais aussi l’autoritarisme dans le jugement de valeur injuste de la part de l’entraîneur psychorigide. Chaque fois que les prémisses et les difficultés de la « vraie » vie viennent s’immiscer dans cet instant, un grand éclat de rire vient les désamorcer sans les faire disparaître pour autant. L’avenir sans issue pourrait ainsi inquiéter le glandeur désinvolte Wooderson (Matthew McConaughey en grande révélation et texan pur jus comme Linklater), qui ne semble pas faire grand-chose de sa vie après avoir quitté l’école, mais Linklater préfère ne retenir que la cool attitude du personnage uniquement préoccupé par le prochain concert d’Aerosmith et sa future conquête du jour. La mise en scène oscille d’ailleurs entre hauteur bienveillante donnant dans la pure chronique et attention plus délicate pour les protagonistes. Le champ se restreint au fil du récit avec une caméra arpentant les couloirs du lycée sur fond de rock tonitruant pour saisir tout à la fois l’urgence, l’énergie mais aussi l’insouciance du moment. Avec la nuit tout va soudain moins vite, les regards s’égarent, les attitudes se font plus passionnées et les tirades plus inconsistantes sous les effets des alcools et drogues diverses consommées, drapant l’ensemble d’une touchante maladresse.

  


 
C’est le moment du laisser-aller où l’on peut se libérer des frustrations (Adam Goldberg osant rendre la pareille à la brute du coin), où les premiers amours semblent les plus fragiles et touchants à l’image de l’échange final entre Tony (Anthony Rapp) et Sabrina (Christin Hinojosa). Demain n’existe pas et chacun vit les instants les plus heureux de sa vie semble nous dire Linklater, qui n’installe d’ailleurs pas le film dans un moment décisif de l’existence de ces jeunes gens, pas encore confrontés aux échéances scolaires et professionnelles. On retrouve ainsi déjà à une échelle plus collective ce sentiment d’attente, d’éphémère et de plénitude en suspens qui fera tout le charme du diptyque Before Sunrise / Before Sunset (1994) - tryptique avec le récent Before Midnight (2013) - et magnifiera ainsi cette jeunesse d’un attrait intemporel. Un film culte qui gagnera en grandeur au fil des années jusqu’à la consécration lorsque Tarantino le classera parmi ses dix films favoris et ranimera son aura puisque le succès ne fut à sa sortie que d’estime en dépit de critiques élogieuses. Un teen movie unique en son genre qui n’aura finalement trouvé qu’un seul vrai successeur, le beau The Myth of the American Sleepover (David Robert Mitchell, 2010).


Fiche du film


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