Une brève journée de travail (Krotki Dzien Pracy, 1981)


Une brève journée de travail (Krotki Dzien Pracy, 1981)

Subversive et subtile incursion dans la tête d'un Secrétaire du Parti.

Article de Alexis de Vanssay



Kieślowski n’aimait pas ce film. Dans son autobiographie Le Cinéma et moi, parue en 1997, le maître polonais déclare sans ambages avoir complètement raté Une brève journée de travail. Cette autoflagellation du cinéaste n’étonnera pas les connaisseurs de cet esprit perfectionniste et tourmenté. Pourtant, si Kieślowski avait quelques raisons de dénigrer son film, il nous apparaît au contraire et pour démentir le jugement de l’auteur, que Une brève journée de travail se révèle être, au-delà de son aspect un peu terne et inabouti, un véritable morceau de bravoure et une bombe sur le plan politique.

Ici sont relatés les mouvements de grève provoqués par la hausse de prix des denrées alimentaires décrétée par le gouvernement polonais en 1976. Le réalisateur va choisir d’installer l’action de Une brève journée de travail dans la ville de Radom, située à une centaine de kilomètres de Varsovie. Le Secrétaire du Comité local sera le sujet du film, que la caméra de Kieślowski suivra de bout en bout durant la journée d’émeutes du 25 juin 1976 qui provoquera in fine l’exfiltration de celui-ci par les autorités. Une journée de travail écourtée, en somme. D’où le titre du film.
 
 
 
 
L’anti-Wajda

Lorsque Kieślowski termine son long métrage (qu’il livrera avec un autre de ses opus, Le Hasard) en décembre 1981, la loi martiale vient d'être instaurée en Pologne par le général Jaruzelski. Le film, réalisé en 35 mm pour la télévision, est immédiatement interdit par la censure et ne verra le jour qu'après la mort du réalisateur, en 1996. La même année, L’Homme de fer d'Andrzej Wajda obtient la Palme d’or à Cannes. On ne peut s’empêcher de comparer ces deux films tant leurs trajectoires sont diamétralement opposées. D'une part, l’un à peine achevé est promis à finir dans les limbes de l’oubli général tandis que l’autre connaît une reconnaissance et un succès mondiaux. D'autre part, quand les deux cinéastes entreprennent de s’attaquer à la dictature du parti communiste - qui rappelons-le, fut en Pologne l'une des plus dures des pays satellites de l’Union soviétique -, Wajda, à quelques années d'intervalles condisciple de Kieślowski à la prestigieuse École du cinéma de Łódź, est à ce moment-là au zénith de sa carrière tandis que Kieślowski, lui, n’est qu’au début de son parcours.

Ces deux films sont incontestablement des films politiques même si leurs styles, leur parti pris et même le souffle qui en émanent feront d’eux des œuvres aux antipodes l’une de l’autre. Tout les sépare sur le plan formel, que ce soit dans leur mise en scène ou dans leur écriture. Le contraste est saisissant entre un Wajda qui saisit l’Histoire en marche en filmant les manifestations aux portes des chantiers navals de Gdańsk et en faisant jouer à Lech Wałęsa son propre rôle durant l’hiver 1980-81, et un Kieślowski qui dans Une brève journée de travail et à l’opposé de son aîné, filme des manifestants de manière périphérique, objective. Chez ce dernier, la foule provoque bien le rapport de force, mais elle est le plus souvent filmée en mouvement depuis la fenêtre du bâtiment du Parti communiste puis massée au bas de la fenêtre du Secrétaire du Parti. Toute la force du film de Kieślowski, que ce dernier pensait même inutile, réside dans ce point de vue. Au lieu de raconter l’histoire des insurgés, comme le fit Wajda par exemple, Kieślowski va s’attacher à suivre la personne de l'apparatchik. Subtil et inédit renversement de point du vue qui ne va pas aller de soi pour le réalisateur polonais, comme il l’explique dans Le Cinéma et moi : « À l'époque, il était impossible en Pologne de vouloir comprendre un Secrétaire du Parti [...] Il incarnait le pouvoir et passait généralement pour un imbécile. Celui-là ne l’était pas. Cette entreprise m’a placé dans une position délicate face à l’opinion tranchée de mon milieu » (1). Comprendre : l’incompréhension des Intellectuels de l’opposition pour lesquels une telle démarche était taboue.

   
 
 
Conscience

Ainsi à maints égards, Une brève journée de travail est un film subversif qui s’il était à l'époque sorti sur les écrans, aurait à coup sûr dérangé des deux côtés du Rideau de fer, lequel, il faut bien le dire, n’était pas loin au début des années 1980 de s’écrouler. Un film d'abord gênant pour les Occidentaux, bien confortablement installés dans un schéma de Guerre froide leur offrant un ennemi diabolique et bien pratique car réunissant tous les péchés du monde. Il fallait alors voir de l’Est un monde en noir et blanc, un monde mortifère et des dictatures dirigées par une armée de fonctionnaires gris et sans âmes. Mais ces derniers, rouages d’un système, demeuraient toutefois des hommes, donc capables d’une réflexion morale. De ce fait, Une brève journée de travail aurait sûrement dérangé l’opposition au Parti, qui avait tout intérêt à ignorer l’humanité nichée dans le système totalitaire.

Parfois avec un humour mâtiné d'une ironie pointue, Kieślowski s’attache donc à suivre le cheminement intellectuel et moral d’un cacique du parti face à la fronde qu’il a la charge de réprimer. Le cinéaste, toujours dans son autocritique, déclare : « Je n’ai [...] pas voulu, ou peut-être pas su, explorer à fond son cœur et son âme. Je n’ai pas osé le faire » (2). Pourtant, nous assistons bien dans ce film à une incursion dans « la tête » du Secrétaire du Parti. Interprété par un Wacław Ulewicz poupin, l’homme qui à la charge de mater la manifestation qui envahit bientôt toute la ville n’a pas des airs très martiaux. Il pense tout haut. Au risque de contredire l’auteur lui-même, constatons que cette approche est révolutionnaire, qu'elle représente une véritable bombe pour un système totalitaire qui prétend par définition contrôler la globalité de l’existence de ses sujets - l’âme comme le reste. Or le fonctionnaire nous donne à entendre ses pensées, ses hésitations, ses dilemmes. Constamment, le Secrétaire du Parti hésite entre la répression et le dialogue. Pétri du bon côté du catéchisme rouge, il réfléchit : « C’est la classe ouvrière qui doit gouverner, pas la bourgeoisie rouge », puis, « On est libre de penser, ils ne me fouilleront pas dans la tête ». L’homme est sujet à un questionnement moral sur lui-même. Ses atermoiements éviteront longtemps à la foule d'être réprimée. Le pouvoir, au téléphone, est certes très menaçant, mais ne prend aucune décision, laissant bientôt notre homme seul et désemparé.
 
 
 

Littérature et cinéma


Si Kieślowski lui-même a autant déprécié son film, c’est qu’il relevait d’une ambition trop grande. Dans Le Cinéma et moi, il déclare à propos de Une brève journée de travail comme de toute sa conception du septième art : « Mon objectif consiste à dévoiler ce que nous cachons en notre for intérieur, or ce mystère ne peut être filmé, il ne peut être qu’approché », et poursuit, « c’est probablement le seul véritable thème qui existe » (3). Tout Kieślowski est dans cette ambition démesurée qui revient à vouloir égaler le pouvoir de la littérature. Or le cinéaste avait bien conscience de la supériorité des livres sur le cinéma. D’ailleurs, il admirait Shakespeare, Dostoïevski et Vargas LIosa. S’assignant un objectif impossible, il continuera pourtant tout au long de sa vie de cinéaste à le poursuivre. Ainsi il déclare : « Je n’arriverai vraisemblablement jamais à décrire les tréfonds de l’âme de mes héros, et pourtant je m’y emploie constamment » (4).

Kieślowski, le moraliste, contre tout dogmatisme et dans une configuration politique qui le tenait entre l’enclume d’une opposition radicale au régime et le marteau du pouvoir, a courageusement mis en scène un apparatchik pris lui aussi en tenaille entre sa conscience et les griffes de ses supérieurs. Ce n’est pas d’un héros ni d’une machine dont Kieślowski nous fait le portrait, mais bien celui d’un homme, doté d’une conscience, la sienne. C'est à cette aune que Une brève journée de travail se révèle une grande et audacieuse réussite.


(1) Krzysztof Kieślowski, Le Cinéma et moi, Lausanne, Les Éditions noir sur blanc, 2006, p.130.
(2) Ibid., p.130.
(3) Ibid., p.213.
(4) Ibid., p.214.


Fiche du film


Logo IEUFC