Rebelle, pas si rebelle que ça...


Rebelle, pas si rebelle que ça...

Merida se distingue-t-elle vraiment des autres héroïnes Disney/Pixar ?

Article de Camille Poirier



« Au royaume enchanté de Disney, la princesse est une institution qui a fait rêver des générations de petites filles », affirme Julien Welter dans L’Express. Blanche-Neige, Cendrillon, Aurore, Ariel, Belle, Jasmine, Pocahontas, Mulan, Tiana, Giselle, Raiponce... Toutes ces demoiselles auraient consacré leur existence à « chercher le Prince Charmant ».  
 
C’est effectivement ce que les journalistes nous répètent, depuis la sortie en salles de Rebelle, la dernière perle des studios Pixar. Merida, jeune écossaise aux cheveux bouclés et au tempérament bien trempé, serait la première héroïne émancipée de l’univers Disney. « Franchement, si vous regardez autour de vous, les jeunes filles d'aujourd'hui ne se préoccupent plus du tout du mariage, explique Katherine Sarafian, productrice du film. Leurs ambitions de vie sont ailleurs. Comme elles, Merida veut s'accomplir par elle-même ». La demoiselle n’est pas du genre à cuisiner, à faire la vaisselle ou à balayer le parquet en chantonnant. « Et elle ne fait pas non plus amie-amie avec les mignons petits animaux de la forêt », ironise le metteur en scène du film, Mark Andrews. 
 
Face à tant d’enthousiasme, on aurait envie de mettre le holà. Tout d’abord, Merida n’est pas la première à refuser le mariage et à préférer l’art de la guerre aux activités domestiques. Une autre « princesse » – injustement qualifiée de la sorte par Julien Welter – a démontré, par le passé, que le tir à l’arc et le maniement de l’épée n’étaient pas réservés aux seuls « mâles ». Mulan, ça ne vous dit rien ? Inspiré non pas d’un conte de fées mais d’une légende chinoise, le 36e « classique d’animation » des studios Disney (1998) met en scène une jeune fille insoumise et vaillante qui n’a pas particulièrement envie de se faire passer la bague au doigt. Elle décide donc de « changer son destin » en endossant l’armure de son père pour combattre les Huns à sa place. Et si elle n’est pas insensible aux charmes du beau Shang (qui est, avouons-le, bien plus séduisant que les prétendants de Merida), elle ne l’épouse pas à la fin du film. Eh non !


 
 

Selon Mark Andrews et Katherine Sarafian, Rebelle parviendrait à s’affranchir de certains « codes narratifs » qu’on croyait gravés dans le marbre : la rencontre de l’être aimé, l’affrontement du méchant et le bonheur conjugal. Merida serait « un personnage contemporain par son caractère et ses comportements », « mue par ses conflits intérieurs et à l'origine de ses problèmes », assurent-ils. Certes. Mais dans les faits, la jolie rouquine ne fait que suivre un parcours initiatique : elle affronte des épreuves – crapahutage dans les bois, pression parentale, peur de se faire dévorer par un méchant nounours – qui lui permettent de gagner en maturité. 95 minutes plus tard, elle sait enfin « qui elle est ». Rien de bien audacieux là-dedans. Tiana, la jolie serveuse de La Princesse et la Grenouille, ne prenait-elle pas son destin en mains en bâtissant le restaurant de ses rêves ? Pocahontas ne finissait-elle pas par affirmer sa personnalité en refusant l’époux que voulait lui imposer son père ? Merida est peut-être exceptionnelle si on la compare à Blanche-Neige (1937), mais en réalité, elle ne fait que participer à un mouvement d’émancipation des héroïnes Disney amorcé il y a plusieurs décennies déjà. 
 
La véritable innovation de Pixar n’est pas scénaristique, mais technique : les équipes des studios ont passé près de trois ans à développer des logiciels pour recouvrir le crâne de Merida d’une impressionnante chevelure… bouclée. Et d’après Slate, ce n’était pas une mince affaire. « Je voulais montrer physiquement qu’elle n’était pas conventionnelle, qu’elle était rebelle et sauvage », explique la réalisatrice Brenda Champman. Là encore, on ne peut s’empêcher de tiquer : pourquoi les cheveux lisses seraient-ils synonymes de sagesse et de préciosité ? Faut-il avoir des boucles flamboyantes pour faire sa crise d’adolescence ? Et pourquoi, de manière générale, les héroïnes « modernes » et farouches devraient-elles ressembler à des garçons manqués ? Comme Mulan, Merida est plus à son aise dans des vêtements amples que dans des tenues d’apparat. Elle préfère décocher des flèches dans les bois que faire des gâteaux, monter à cheval que chantonner gaiement, manger son poulet à pleines mains qu'utiliser une fourchette. Ne reste plus à Disney/Pixar qu'à donner naissance à un personnage digne de Fiona, la princesse de Shrek (2001). En voilà une qui parvenait à bastonner les méchants en robe de bal et à se repoudrer le nez entre deux pirouettes. Parce que féminité peut rimer avec indocilité. Pour cette beauté fougueuse, il n’était pas interdit de se marier, seulement de se soumettre. 
 



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