L'Homme qui voulut être roi (The Man Who Would Be King, 1975)


L'Homme qui voulut être roi (The Man Who Would Be King, 1975)

Chef-d’œuvre « hustonien », la rencontre entre Michael Caine et Sean Connery est l’occasion de partir à l’aventure, en quête de trésors, de batailles... et de folie des grandeurs.

Article de Nicolas Lemâle



Si l’on revient toujours avec beaucoup de plaisir vers le cinéma de John Huston, c’est entre autres parce que celui-ci respire l’aventure, la grandeur des sentiments et des histoires confinant au mythologique. Bien sûr, la grande carrière du réalisateur ne se résume pas à ses chefs-d’œuvre épiques - de Le Trésor de la Sierra Madre (1948) à Moby Dick (1956) en passant par African Queen (1951), la liste est longue -, car même dans ses films plus intimistes, comme Au-dessous du volcan (1984) ou bien L'Honneur des Prizzi (1985), Huston prend toujours soin de mettre en scène des personnages eux-mêmes dévorés par l’envie d’un ailleurs impossible à atteindre, qu’il soit géographique, matériel, social ou sentimental. L’aventure se conjugue donc de plusieurs manières chez lui, mais force est de constater que pour L’Homme qui voulut être roi, elle s’écrit avec un grand A.


« Nous ne sommes pas des Dieux, mais des Anglais. Ce qui est presque aussi bien. »

Succédant à de nombreux duos imaginés pour jouer les rôles principaux de cette adaptation de Rudyard Kipling (Bogart et Gable, Newman et Redford…), Michael Caine et Sean Connery sont les parfaits héros de cette quête d’or et de pouvoir, à la fois picaresque et tragi-comique. Accents cockney en bandoulière, cabotins et fiers de l’être, les deux comédiens anglais, qui ne s’étaient jamais croisés sur un plateau auparavant, s’entendent visiblement comme larrons en foire pour personnifier les ex-sergents de l’Empire britannique, Carnehan (Caine) et Dravot (Connery). Deux hommes de métier, francs-maçons, patriotes, mais également blasés par l’inanité des guerres coloniales, et décidés à profiter de leur « éducation » afin de mettre sous leur botte un pays perdu de l’ancien Afghanistan, nommé ici le Kafaristan.

 
  

Ravins enneigés, montagnes désertiques, cités perdues, trésors antiques, aucun ingrédient « serialesque » ne manquera durant leur périple, magnifié par les plans larges de Huston, et les matte paintings du légendaire Albert Whitlock. Même s’il ne trahit jamais sa dimension de divertissement léger à grand spectacle, à la manière de ce que l’on voyait durant l’âge d’or hollywoodien (l’histoire nous est même narrée, en guise de clin d’œil, par un journaliste franc-maçon devenu ami des deux héros, nommé… Kipling), L’Homme qui voulut être roi a aussi pour ambition d’être une fable morale parfaitement limpide sur la vanité inhérente à la nature humaine. Dravot, élevé « par accident » au rang de demi-Dieu descendant d’Alexandre le Grand par le peuple du Kafiristan, justifie bientôt le titre de l’œuvre en ne devenant plus seulement un joyeux profiteur - ce que continue d’être son compère Carnehan -, mais un illuminé persuadé d’avoir ainsi accompli son destin. La tirade de Sean Connery, durant laquelle tous ses délires prennent forme (diriger une nation, créer un drapeau… et finalement soumettre la Reine !), constitue ainsi le cœur narratif du film, et scelle en quelques minutes sa chute. Car nous sommes chez John Huston, et l’échec de chaque homme trop égoïste et vaniteux est toujours à la mesure de son aveuglement. Le nihilisme du fabuleux final sur le pont suspendu fait ici écho à celui de Le Trésor de la Sierra Madre, tout aussi noir et définitif.


Plus dure sera la chute

Bien que mélancolique et au bout du compte très acerbe (l’Angleterre, en tant que civilisation condescendante et hypocrite, est violemment critiquée), L’Homme qui voulut être roi n'oublie jamais malgré tout d’être caustique, enivrant et divertissant. Nous l’avons déjà dit, l’alchimie entre Connery et Caine est idéale, le duo semblant dans un premier temps être indissociable, bien que dominé par l’abattage de Michael Caine, qui offre, quinze ans plus tard, une réinterprétation inversée et savoureuse de son personnage d’officier britannique de l’Empire colonial dans Zoulou (Cy Endfield,1964). Lorsque leurs trajectoires divergent, Carnehan et Davot deviennent les deux visages d’une seule et même conscience, tiraillée entre une saine avidité (« Prenons le trésor et déguerpissons d’ici ! ») et la folie des grandeurs (« Ce peuple a besoin de moi ! »). Le dénouement les réunit à nouveau, malgré tout, et célèbre une valeur qui ne se ternit pas dans ces conditions : l’amitié. Celle-ci perdurera au-delà de la mort, ultime symbole d’une grande et vaine aventure représenté dans un dernier plan bouleversant. Grand film.


Fiche du film


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