J’ai longtemps cherché, place Colbert, la baraque à frites de Danielle Darrieux, souvent levé la tête vers les façades claires, tentant d’apercevoir un piano, un chapeau, quelque chose qui me rappellerait l’intérieur du studio de répétition de Delphine et Solange. Et à chaque fois, le parking, les touristes, la déception de ne trouver nulle part trace de la ville fantasmée par Jacques Demy. Catherine Deneuve, muse du cinéaste, expliquait à propos de son cinéma : « La province, c’est comme un cadre de théâtre : on peut imaginer la cour, les entrées à droite, à gauche, et puis devant, les spectateurs». Contrairement à ses amis de la Nouvelle Vague et, phénomène rare dans une industrie cinématographique parisiano-centrée, Jacques Demy n’a que très rarement tourné dans la capitale, hormis
L’événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune et le début de
La baie des Anges. Nantes, Cherbourg, Rochefort, Marseille et Nice, la province de Demy a cette particularité d’être littorale, peuplée de marins et surplombée de ponts transbordeurs… Comme si ces villes de provinces multiples étaient en réalité une déclinaison de Nantes, sa ville natale.
Jacquot de Nantes
Si l’on fait exception de
La baie des Anges, film spécifiquement centré sur le jeu et se situant donc à proximité des casinos de la Côte d’Azur, la ville qui hante tous les films de Demy, c’est bien Nantes. Ville de tournage de
Lola, son premier film, et de son oeuvre favorie
Une chambre en ville, Nantes devait également, au départ du projet, être le théâtre de
Trois places pour le 26.
Pour Demy, Nantes, c’est d’abord le passage Pommeraye où, adolescent, il allait au Ciné-Club voir des Musicals. Lieu des retrouvailles entre Lola et Roland Cassard, le passage abrite également la boutique d’Edmond, dans
Une chambre en ville. Jusque dans
Les Parapluies de Cherbourg, lorsque Roland Cassard évoque Nantes, ce sont des images du passage Pommeraye qui apparaissent.
Au-delà des évocations littérales de la ville, toute la province du cinéma de Jacques Demy ressemble à s’y méprendre à une transposition de ses amours nantaises. Attaché au pont transbordeur de Nantes, qui fut démonté en 1958, il choisit le site de Rochefort notamment pour sa proximité avec un pont transbordeur. Apprenant qu’il en existe un à Marseille, il l’inclut aux décors du spectacle de Montand. La France des terres apparaît bien peu attirante, peu propice au rêve. Il faut des marins au cinéma de Jacques Demy, des marins et des ports, des villes tournées vers l’extérieur.
« On ne va pas moisir ici ! »
Alors qu’il a passé toute sa vie adulte à Paris – et peut-être justement à cause de ça, la capitale est la grande absente des films de Demy. Et si le réalisateur rêve, à travers ses films, à la province de son enfance, ses personnages rêvent, eux, de monter à Paris. Solange et Delphine veulent « vivre de leur art à Paris », Montand a bien sûr fait carrière à Paris… Le rêve d’évasion est d’ailleurs plus généralisé : dans
Les Demoiselles de Rochefort, Danielle Darrieux rêve de l’océan Pacifique ; Lola, elle, pense à Marseille, et Roland à Johannesburg… Et la proximité des ports, la présence de marins, toujours différents, pousse à imaginer l’ailleurs.
La province reste également le point d’attache, la ville où l’on se retrouve après des années passées à parcourir le monde. Lola attend depuis longtemps son grand amour, parti chercher fortune, et il viendra finalement la chercher dans la ville de leur rencontre, à Nantes. Montand revient à Marseille après des années d’absence et retrouvera son amante d’autrefois, et sa fille…. Le cinéma de Demy étant tissé de rendez-vous manqués, de peurs d’être passé à côté de sa vie, la ville de province reste un point d’ancrage permettant de renouer avec un passé heureux.
Le théâtre de la province
Toutes liées entre elles par les personnages qui naviguent de l’une à l’autre, les villes de province sont toujours transfigurées. Pour le tournage des
Demoiselles de Rochefort, ce sont plus de 40 000 m2 de façades qui ont été repeints sur la place Colbert ! La ville de Rochefort elle-même a été choisie pour cette grande place centrale, et l’utilisation théâtrale que l’on pouvait en faire. Et finalement, le film le plus poussé dans ce sens est
Trois places pour le 26, où Marseille est essentiellement vue à travers des décors de théâtre, à l’occasion du spectacle de Montand. Alors, Demy, cinéaste de la province ? Disons plutôt, rêveur nantais influencé par la ville de son enfance et nourri de la volonté de faire de tout milieu urbain un décor de Musicals. Mais surtout, amateur de villes qui lui laissent l’espace de créer un univers visuel, de villes peu chargées symboliquement – contrairement à Paris, où tout est encore à écrire, et dont les noms resteront attachés à sa filmographie.