L’héritage de Salò ou les 120 jours de Sodome


L’héritage de Salò ou les 120 jours de Sodome

Salò ou les 120 jours de Sodome sort sur les écrans parisiens le 22 novembre 1975, quelques jours après on annonce la mort de son réalisateur, Pier Paolo Pasolini, assassiné sur une plage d’Ostie.

Article de Aurélien Portelli



S’inspirant du célèbre livre inachevé du marquis de Sade, le film raconte les orgies grotesques de quatre dignitaires de la République Sociale Italienne (Mussolini est destitué en 1943. Badoglio fonde un gouvernement non-fasciste et signe l’Armistice avec les Alliés. Les Allemands décident alors d’occuper Rome, obligeant Badoglio et la famille royale à s’enfuir pour le Sud de l’Italie. Le IIIe Reich confie à Mussolini la direction d’un nouveau gouvernement fantoche, et fonde, dans la ville de Salò, la République Sociale Italienne). Ces derniers se nomment entre eux « Excellence », « Monseigneur », « Président » et « Duc ». Encadrés par des miliciens, ils font subir plusieurs rites sexuels à de beaux jeunes gens des deux sexes. Raflés puis enfermés dans une villa, ces innocents sont torturés, violés et finalement anéantis par le pouvoir fasciste.

Le dernier long-métrage de Pasolini est un événement cinématographique. D’abord parce qu’il repousse l’expérience-limite du cinéma : la froideur chirurgicale des plans et le réalisme des images mènent le spectateur sur un territoire que les caméras n’avaient pas encore exploré. Ensuite parce que Salò provoque un choc médiatique bien connu. Le public est traumatisé et la presse se déchaîne. La commission de censure italienne interdit le film, tandis que l’Association nationale des bonnes mœurs saisit les tribunaux pour empêcher sa projection. Aujourd’hui, la poussière soulevée par la bataille est retombée. On peut dès lors s’interroger, avec tout le recul nécessaire, sur l’intérêt historique de ce film sulfureux.

Partie 1 : Un dépassement du fascisme historique


L'oeuvre n’explique pas l’origine ou l’évolution de la dernière phase du fascisme italien. Son propos est autre, et montre que tout pouvoir est un rapport de forces anarchiques entre des corps dominants et des corps dominés. Salò dépasse donc le phénomène historique du fascisme, pour l’ancrer dans une conception pasolinienne plus globale, celle de la domination de la bourgeoisie sur le prolétariat.

Pasolini dénonce les valeurs socioculturelles qui lui paraissent insidieuses en Italie dans les années 1970. Ses dernières interventions dans la presse laissent échapper sa rage contre la société de consommation, dont il rejète la vulgarité bourgeoise. Salò exprime cette idée, notamment dans une séquence fameuse, où la coprophilie est présentée comme le plus délicat des délices. Les bourreaux et leurs victimes dégustent des chapelets d’excréments lors d’un banquet en l’honneur de son Excellence. Les déjections produites sont réabsorbées, prouvant ainsi la circularité aberrante de la société de consommation.

A l’époque, de nombreux critiques avaient peu apprécié l’analogie entre Sade et la République Sociale Italienne, et encore moins l’érotisation perverse du pouvoir fasciste. Pourtant, le film ne dit pas que le fascisme est une histoire de dérèglement sexuel. Il utilise simplement le sexe comme un langage allégorique, afin d’exposer la manière dont le pouvoir s’agence autour de corps parfaitement interchangeables, réduits à l’état d’objets de plaisir.

Partie 2 : Une réécriture fictive de l’histoire


En plus d’être visuellement insoutenable, Salò est dérangeant sur le plan historique. Pasolini invente des événements fictifs, des rituels monstrueux dont la seule valeur est symbolique. A la connaissance des historiens, les supplices sexuels qui sont décrits n’ont jamais été commis par les fascistes.

Cependant, la ville de Marzabotto, dans laquelle se situe l’action du film, a été le théâtre d’un massacre bien réel perpétré par les nazis. Pasolini a donc interprété ce fait sanglant (la démarche reste discutable) en le reformulant sous l’aspect d’une autre tragédie, celle de jeunes martyrs réduits en esclavage par des individus totalement amoraux. Pour le cinéaste, cette transformation imaginaire traduit avec pertinence l’obscénité propre au fascisme et au nazisme.

Mais le principal intérêt historiographique de ce récit tient dans l’emploi volontaire de l’anachronisme. Lors d’une discussion éclairée, les quatre protagonistes principaux citent des auteurs postérieurs aux événements évoqués, tels que Roland Barthes et Pierre Klossowski. Pasolini, s’étant inspiré de leurs travaux pour interpréter l’ouvrage de Sade, n’hésite donc pas à les faire apparaître clairement dans les dialogues.

Ce procédé rappelle combien l’écriture historique est également anachronique, puisqu’elle se formule à partir de réflexions et de formulations qui reflètent l’époque à laquelle l’historien appartient. L’histoire reste toujours contemporaine.

Partie 3 : Une interrogation sur notre sexualité


Le film interroge nos modes de représentation et de réception de notre sexualité. Selon Pasolini, Salò est une métaphore de la situation que la société connaît dans les années 1970, où le sexe est vécu comme « obligation et laideur » (Cf. Nico NALDINI, Pier Paolo Pasolini, Paris, Gallimard, 1991). Normalisé tout en étant prétendument libéré, il évoque une pratique sociale investie et exploitée par le pouvoir. La parole et le geste sexuels ont tristement perdu leur spontanéité créatrice en devenant de simples objets de consommation.

Pasolini dénonce cette situation en évoquant la sexualité sans jamais l’érotiser. L’Eros est en effet complètement inexistant. Le spectateur ne ressent que du dégoût face à cette profusion de masturbations, de pénétrations, de discours et d’actes sadiques. En ce sens, Salò est une déclaration de guerre à l’industrie du sexe. L’œuvre est, par exemple, aux antipodes du cinéma pornographique. Le porno n’a aucune pérennité, car il appartient à des circuits de production et de consommation rapides. Il cherche à procurer instantanément la jouissance du spectateur, et répond de ce fait à des attentes extrêmement codifiées.

Les films de ce genre répètent inlassablement les mêmes modèles de représentation. Cette sexualité mécanique, sans surprise, sans inventivité, témoigne dans nos sociétés du règne d’une certaine pauvreté imaginaire. Salò évoque ce désenchantement, qui replie les corps sur une sexualité sans cesse exhibée et transformée en marchandise. Trente ans plus tard, la situation, semble-t-il, est toujours la même.


Fiche du film


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