Catégorie : Chroniques

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..

Le fleuve de la mort : une vendetta mexicaine

Dans ce film de commande de « derrière les fagots », Luis Bunuel revisite, pour mieux les exorciser, les rancunes ancestrales qu’assouvissent deux clans familiaux, ennemis irréductibles, dans un village mexicain arriéré. Par-delà la morale éthique sous-jacente qui consacre l’éducation comme le meilleur remède à l’ignorance et l’illettrisme, le cinéaste interroge la religiosité de la mort.

Ginza cosmetics ou quand une femme refuse de monter l’escalier

« Ginza cosmetics » dépeint les tribulations d’une quarantenaire esseulée, geisha flanquée de son rejeton dans l’après-guerre, qui a du mal à joindre les deux bouts et doit composer avec son quotidien dans le quartier commerçant tokyoïte de Ginza en pleine reconstruction. Mikio Naruse signe là une tranche de vie tout en retenue émotionnelle qui est un reflet fidèle, méticuleux de raffinement sentimental et quasi documentaire, de l’ethnicité japonaise comme art de vivre. Inédit et incontournable …

The cruise : travelogue circulaire dans Manhattan

A l’image du travelling circulaire à 360 ° qui serait le leitmotiv de l’étourdissement rhétorique de Timothy « Speed » Levitch, guide touristique déjanté pour sa ville de New York, The cruise est un travelogue, un circuit itinérant, un carnet d’impressions prises sur le vif de la « grosse pomme ». C’est avant tout un exercice de style documentaire à la caméra numérique à l’épaule de Bennett Miller qui restitue l’attraction-répulsion exercée par « la ville qui ne dort jamais » dans un noir et blanc granuleux gonflé en 35 mm. Suivons le guide dans sa virée inspirante..

Les filles de Sumitra Peries: aspirations contrariées au féminin

Pionnière du cinéma srilankais, Sumitra Peries livre avec Les Filles une première oeuvre initiatique d’une intense et magistrale sensibilité féminine. Dans un lyrisme sans frein des images et une aura de pessimisme , la cinéaste interroge la frustration et le cheminement et renoncement d’apprentissage de la vie de sa jeune héroïne rurale Kusum . Infériorisée par une extraction sociale modeste, elle renoncera à s’émanciper du joug patriarcal rigide. Un pur joyau exhumé et restauré « in extremis » à partir de nitrates soumis autrement à la détérioration inexorable du temps. Autopsie d’un petit chef d’oeuvre intimiste..

La famille Homolka ou le quotidien ordinaire comme source d’aliénation

Puissants marqueurs de leur époque sous la chape d’airain du joug militaire soviétique, les cinéastes de la » jeune vague tchécoslovaque » affirment une contre-culture avant-gardiste à l’éclosion du Printemps de Prague (5 janvier 1968 -21 août 1968). Jaroslav Papousek, surtout connu pour avoir été le scénariste de Milos Forman et Ivan Passer, restitue, dans une trilogie populaire, le quotidien comme source d’aliénation d’une famille tchèque ordinaire : la famille Homolka . A travers ce microcosme de la société tchécoslovaque, il matérialise l’échec de l’espoir réformateur. Analyse..

Le destin : « bûcher des vanités »

Le Destin est un biopic allégorique dont l’argument évoque une tranche de vie du philosophe, juriste, théologien et médecin Averroès au XIIéme siècle. Youssef Chahine se fait conteur et fabuliste dans un genre cinématographique didactique où il excelle à recréer une mémoire historique par le divertissement « kitsch » en utilisant les ressorts d’un spectacle populaire agréable et poétique. Décryptage de ce « brûlot  » qui dénonce toute intolérance religieuse..

Les Survivants

Premier long métrage de Guillaume Renusson, Les Survivants entend dénoncer la politique de contrôle des migrants aux frontières intérieures de l’espace Schengen. Pour cela la forme adoptée (ce n’est pas un thriller mais un brouet confus qui se traîne, entre western et pamphlet) importe peu.

Feux dans la plaine : dans l’enfer de la jungle philippine

Feux dans la plaine retrace un épisode dantesque des ultimes soubresauts des forces japonaises exsangues sur le territoire philippin en prélude à l’humiliante capitulation sans condition de 1945. Sombre et sublime à la fois, l’oeuvre graphique est farouchement antimilitariste. D’une crudité hallucinante, son hyperréalisme suinte la désespérance humaine et le défaitisme. La déshumanisation est extrême qui illustre magistralement l’agonie de ces bataillons décharnés sur fond de paysages apocalyptiques à travers l’itinéraire macabre d’un troupier halluciné.

Le Cid : l’envers du décor pharamineux

Le Cid est à (re)voir comme l’une des dernières superproductions épiques à grand spectacle qu’il est et non pour sa stricte conformité à une véracité historique. Les décors extérieurs sont de toute beauté déployant des paysages à couper le souffle à même enseigne que les décors intérieurs exquisément enluminés et les costumes rutilants et chatoyants; le tout dénotant indéniablement d’un souci extrême de la reconstitution flamboyante . On peut déplorer certains anachronismes et enjambements et un casting qui détonne par endroits. L’occasion de se pencher sur le revers de la légende et l’envers du décor..

Le quai des brumes ou « la grande désillusion »

Au qualificatif de « réalisme poétique » que la critique accola un peu trop complaisamment pour son goût à ses films, Marcel Carné préférait la notion de « fantastique social » emprunté à l’oeuvre forgée par Pierre Mac Orlan entre expressionnisme allemand et surréalisme français dont Jacques Prévert et lui-même adaptent librement  » Le quai des brumes » en 1938. Y est dépeinte une atmosphère viciée de grisaille et de spleen, avant coureuse d’une guerre latente. L’oeuvre rencontra des déboires avec la censure. Leur collaboration fructueuse mènera ce pessimisme foncier à son aboutissement l’année suivante dans « Le jour se lève ». Relecture..

L’étrange obsession: l’emprise du désir inassouvi

« L’étrange obsession » autopsie sans concessions et de manière incisive, comme au scalpel ,la vanité et le narcissisme à travers l’obsession sexuelle et la quête vaine de jouvence éternelle d’un homme vieillissant, impuissant à satisfaire sa jeune épouse. En adaptant librement l’écrivain licencieux Junichiro Tanizaki, Kon Ichikawa signe une nouvelle « écranisation » littéraire dans un cinémascope aux tons de pastel qui navigue ingénieusement entre comédie noire provocatrice, farce macabre et thriller psychologique hitchcockien. Analyse quasi freudienne d’un cas de dépendance morbide à la sensualité..

Les derniers jours de Mussolini: un baroud du déshonneur

« Les derniers jours de Mussolini » adopte la forme d’un docudrame ou docufiction pour, semble-t-il, mieux appréhender un imbroglio et une conjonction de faits complexes à élucider au gré de thèses contradictoires encore âprement discutées par l’exégèse historique et les historiographes. Dans quelles circonstances Benito Mussolini a-t-il été capturé pour être ensuite exécuté sommairement avec sa maîtresse Clara Petacci avant que leurs dépouilles mortelles et celles de dignitaires fascistes ne soient exhibées à la vindicte populaire et mutilées en place publique ? Le film-enquête suit pas à pas la traque inexorable d’un tyran déchu, lâché par ses anciens affidés, refusant la reddition sans conditions et acculé à une fuite en avant pathétique autant que désespérée. Rembobinage…

Nuages flottants

Adaptation du roman éponyme de Fumiko Hayashi (1903-1951), Nuages flottants est le portrait tout en finesse d’un couple que la guerre a réuni et que la défaite du Japon a séparé. Dans un pays en ruine et une société patriarcale et machiste, une femme (Yukiko) essaie d’arracher son ancien amant (Tomioka) à son cynisme et à son désespoir. Cheminant à ses côtés sans parvenir longtemps à le sortir de sa torpeur, elle n’y parviendra que juste avant de mourir, laissant Tomioka, enfin lucide, aussi déchiré que Zampano dans La Strada de Fellini.

Cycle Yasuzo Masumura : entre érotisme transgressif et esthétisme expressionniste

Dans la constellation des cinéastes japonais de la génération de l’après-guerre, Yasuzo Masumura est une figure transgressive à l’esthétisme remarquable . Au plus fort de cette mouvance avant-gardiste que représenta rétrospectivement la nouvelle vague japonaise, il tranche par une forme d’extravagance et d’affranchissement aux codes revendiqués. Entre le radicalisme progressiste de Nagisha Oshima, l’onirisme et l’émotion esthétique de Kon Ichikawa, l’univers psychanalytique de Shohei Imamura ,le cinéma de Masumura est intimement féministe, introspectif et expressionniste dans le même temps. Zoom…

All about Eve: la vie est une scène de théâtre

Il est des films impérissables ancrés dans la mémoire cinéphile qu’on ne se lasse pas de redécouvrir. « All about Eve » est de ceux-là où les artifices du cinéma révèlent la vérité du théâtre dans une satire cinglante autant que dévastatrice. Où la comédie des faux-semblants donne le change aux feux de la rampe. Où ne plus avoir de vie privée est la rançon de la célébrité. Nominé 14 fois aux oscars, il rafla la mise en en remportant 6. Relecture d’un succès sans équivalent dans les annales du cinéma hollywoodien.

Chronique des années de braise: une épopée tumultueuse portée à son point d’incandescence

C’est toute une mémoire collective du peuple algérien que retrace l’odyssée mouvementée du paysan Ahmed, héros mythique d’une épopée visionnaire. Evoquées dans un scope 70 mm en Panavision éblouissant de lumière crue, ces années de braise sont le ferment d’une révolution qui embrase sourdement une population sacrifiée par la colonisation française. La fresque homérique oscille entre une conscience nationaliste aigüe et un lyrisme de tragédie grecque où le réalisateur Mohammed Lahkdar-Hamina se mue en oracle histrionique, voix prophétique et guide spirituel d’un peuple en quête d’émancipation. Analyse…

2001, L’Odyssée de l’espace

Film à la sidérante beauté visuelle et musicale, 2001, L’Odyssée de l’espace est une réalisation à nulle autre pareille, fruit de l’ambition démesurée de son créateur Stanley Kubrick en 1968. De « l’aube de l’humanité » aux premiers vols spatiaux, il soulève (sans fournir aucune clé assurée d’interprétation) d’innombrables questions sur ce qu’est l’humanité et sa place dans l’univers, sur notre rapport à l’outil et à la machine. Courons nous à notre perte ou faut-il espérer « l’éternel retour » ?

L’Aventure de Madame Muir

Merveilleusement servi par des interprètes de premier plan (Gene Tierney, Rex Harrison, George Sanders) sur une musique inoubliable de Bernard Herrmann, L’Aventure de Madame Muir reste un chef d’œuvre inégalé du Septième art, un film d’une intrigante beauté, et une méditation profondément poétique sur le rêve et la réalité, et sur l’inexorable passage du temps.

Darling Chérie de John Schlesinger : le Londres branché des années 60

Autopsie grinçante de la « dolce vita » d’une top-modèle asséchée par ses relations avec des hommes influents, Darling chérie est une oeuvre générationnelle qui interroge sur les choix d’émancipation laissés à une gente féminine dans la dépendance d’une société sexiste. Au coeur du Londres branché des années 60, son ascension fulgurante, facilitée par un carriérisme décomplexé, va précipiter sa désespérance morale. Par la stylisation d’un microcosme superficiel, John Schlesinger brosse la satire sociale d’une époque effervescente en prélude au Blow-up d’Antonioni qui sortira l’année suivante en 1966.

La soif du mal : reconstruction d’un « pulp thriller » à la noirceur terminale

En 1958, alors dans la phase de postproduction de son film et sous la pression des studios Universal qualifiant l’oeuvre de « provocatrice », Orson Welles, assiste, impuissant, à la refonte de sa mise en scène de La soif du mal. La puissance suggestive de ce qui constituera son « chant du cygne hollywoodien » a scellé définitivement son sort dans un bannissement virtuel. A sa sortie, les critiques n’ont pas su voir à quel point le cinéaste était visionnaire et en avance sur son temps. Ils jugent la mise en scène inaboutie et peu substantielle. En 1998, soit 40 ans plus tard et 13 ans après la disparition de son metteur en scène mythique, sur ses directives, une version longue sort qui restitue à la noirceur terminale de ce « pulp thriller » toute la démesure shakespearienne voulue par l’auteur. Réévaluation…

Les Trois vies de Gundermann

Avec empathie et humour le réalisateur Andreas Dresen a rendu hommage à un auteur-compositeur de grand talent, communiste resté par choix dans l’ex-RDA mineur dans un site d’excavation du lignite, mais que ses convictions politiques ont conduit à se compromettre avec la Stasi.

Carlo Lizzani : un cinéaste de conviction à réhabiliter

Le cinéma transalpin est jalonné de francs-tireurs forgés tout du long par une intime conviction de la réalité socio-historique de leur pays. Carlo Lizzani est de ceux-là qui se fit un devoir de débusquer l’hydre du fascisme dans nombre de ses films. La cinémathèque lui rend un hommage appuyé du 2 mai au 24 mai. L’occasion de faire découvrir et réhabiliter un cinéaste militant consacré par ses pairs. Focus sur « La chronique des pauvres amants qui lui valut le prix international du Jury à cannes en 1954…

Le Pianiste

Comment survivre dans le ghetto de Varsovie, ensuite vidé par les nazis en 1942-1943, puis vivre coupé du monde après pendant des mois: c’est ce que montre le film de Roman Polanski à partir de l’expérience du pianiste Władysław Szpilman dans un film aussi bouleversant qu’éclairant sur la nature profonde de l’humanité.

10 films d’Hitchcock restaurés de ses débuts ou la quintessence d’un style naissant

Durant les années 20, l’industrie du film britannique est atone et inconstante; accusant un sérieux déficit de productivité. Elle est battue en brèche et surtout battue froid par l’usine à rêves hollywoodienne érigée en modèle insurpassable de production. Grâce à son oeil cinématique affûté, Alfred Hitchcock va lui insuffler un nouvel élan créatif ; s’affranchissant progressivement des contraintes de production et de la censure. Une carte blanche est accordée à ce « wonder boy » défricheur pour sortir le cinéma britannique de l’ornière commerciale dans laquelle il paraît englué. Elle s’exprimera au travers d’une dizaine de films précurseurs. Retour de « manivelle » sur The manxman et Chantage..

Tous les matins du monde.

La musique peut aussi servir à évoquer les morts et faire resurgir le passé.Adaptant le roman de Pascal Quignard, Alain Corneau réussit à faire en 1991 un grand succès populaire d’un film sur un obscur violiste du XVIIe siècle, Monsieur de Sainte-Colombe, un musicien austère, rejetant le faste de la Cour du Roi Soleil: grâce au pouvoir évocateur de la musique baroque et à une nature morte énigmatique

Exotisme colonial et dépaysement en 5 films signés Julien Duvivier

Julien Duvivier est un cinéaste majeur qui mérite amplement d’être réhabilité. Féru du théâtre de ses débuts, l’homme se révèle un technicien hors pair au fil des années en 67 films. Son pessimisme foncier le porte à sonder la face sombre de l’âme humaine. Il sut opérer sans hiatus la transition de l’esthétique du muet au parlant. Pour preuve, ce florilège de 5 de ses films des années trente restaurés 4K que le distributeur Les Acacias ressort en salles. Réévaluation…

La maison et le monde

Toute la filmographie de Satyajit Ray est innervée par cette constante dualité entre l’intériorité du microcosme domestique et l’expansion stérilisante du monde environnant. La maison et le monde ne fait pas exception qui dépeint une société indienne tiraillée entre l’héritage colonial d’une tutelle britannique et son légitime accès à l’indépendance sur fond de clashs religieux entre Hindous et Musulmans. La sphère conjugale voisine ainsi avec la sphère politique. De même, cette coexistence omniprésente de la féminité et de la mère patrie déifiée à travers elle. Retour sur ce film fondateur à réhabiliter.

Le pavillon d’or

En incendiant la pagode dorée de Kyoto, relique architecturale, un jeune bonze expérimente une catharsis intérieure et la purgation des traumatismes qu’il a vécus jusqu’alors. Adaptant librement le roman de Yukio Mishima dans un scope noir et blanc éclairant le côté sombre du personnage, Kon Ichikawa suit l’itinéraire d’apprentissage torturant qui a conduit son antihéros à commettre l’irréparable.

La classe ouvrière va au paradis

Avec « La classe ouvrière va au paradis », Elio Petri livre un pamphlet kafkaïen sur l’effondrement des utopies du changement au sein de la mouvance ouvrière. Le panorama est sombre à une époque où l’on pouvait encore croire dans la possibilité d’un compromis politique et idéologique entre le prolétariat et les étudiants extrémistes militants en tant que ferment révolutionnaire. A l’aube des années 70, le cinéaste force à dessein le trait d’une aliénation au travail confrontée aux normes de productivité. Analyse…

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