Yasujiro Ozu

Nationalité : japonaise

né le 12-12-1903

décédé le 12-12-1963

Biographie

Cruel Ozu

« Ozu cruel ? Pour ses commentateurs et analystes d’abord. Peu nombreux, il est vrai, lorsqu’on songe à l’importance de ses films, à la manière dont ils vous frappent immédiatement par leur ton et leur beauté. Mais émérites, ces analystes, ô combien. Eux tous : Paul Schrader, David Bordwell, Shiguéhiko Hasumi et Donald Richie, et encore Kijû Yoshida et Youssef Ishaghpour. Tout entier dévoués à essayer de nous livrer leur vision d’Ozu, à détailler ses méthodes, à scruter ses thèmes, à rechercher les clefs de son œuvre. Il faut les lire tous avec passion, avec plaisir, pour y découvrir toutes les facettes du cinéaste. Et comprendre comment il est tour à tour le plus américain des réalisateurs japonais et le plus japonais des cinéastes ; comment il incarne à la fois l’esthète absolu, uniquement soucieux de son art, et le parfait cinéaste de studio, acharné à suivre son plan de travail et terminer ses tournages dans les délais impartis ; comment il passe des sommets du mélodrame familial à l’humour le plus trivial ; comment il est salué comme un peintre de la cruauté de la société japonaise et est décrié pour son apolitisme ; comment il peut être décrit comme un maître du plan fixe et marquer les trois quarts de ses films de travellings maniaques qui sont de véritables tics de mise en scène.

Aussi, plutôt que de se risquer à surenchérir pour proposer une nouvelle interprétation, ne vaut-il pas mieux se replonger dans quelques moments singuliers de l’œuvre ? Revoir la scène du repas lors de l’excursion dans Fin d’automne (1960) durant lequel la mère, Setsuko Hara, déjeune une dernière fois avec sa fille qui va se marier, pour y découvrir comment cette séquence, qui ne comprend que deux cadres différents et où les deux femmes restent assises, est animée subtilement par les gestes de mains des deux actrices, le mouvement des reflets ténus de la lumière sur le lac tout proche, et l’agitation discrète des lanternes de papier dans l’air. Rire de la partie de cache-cache entre le grand-père, Ganjirô Nakamura, et son petit-fils dans Dernier Caprice (1961) durant laquelle le vieil homme fait semblant de jouer à chercher et, en un ballet d’entrées et sorties dans le cadre, de sons in et off organisés magistralement par Ozu, échappe à la surveillance de sa fille pour rejoindre sa maîtresse. Avoir le cœur serré lorsque le père du Chœur de Tokyo (1931), tout juste licencié pour avoir défendu courageusement un collègue, rentre chez lui et, plutôt que d’expliquer ses déboires dont il sait qu’ils mettront sa famille en difficulté, prend ses enfants turbulents en grippe et les frappe sans ménagement. Etre ému tout simplement par la séquence de Récit d’un propriétaire (1947) où Chôko Ida et le garçonnet qu’elle a recueilli après la guerre se rendent chez un photographe pour un portrait qui, apparaissant brusquement au spectateur sous forme d’une image inversée tête en bas suivie d’un plan noir de quinze secondes, marque définitivement la dissolution annoncée des rapports d’affection qui se nouaient peu à peu entre l’enfant et sa mère d’adoption.

Ozu cruel aussi pour lui-même lorsqu’il s’assume comme un « marchand de tôfu ». Ou, pire encore selon ses déclarations à Yoshida, Ozu qui décrit les cinéastes comme « ces prostituées qui racolent les clients sous les ponts vêtues d’un manteau de paille ». Bref, un artisan qui doit accomplir jour après jour son travail pour satisfaire ceux qu’il doit rassasier. Un cinéaste qui fabrique des films en cherchant les bonnes solutions film par film et expérimente pour chacun, à travers de subtiles variations et de franches expériences sur les gestes, les sons, la durée, les mouvements, les lumières et les couleurs.

Ozu qui ne construit pas une « œuvre » dans laquelle on pourrait l’enfermer. Ozu qui nous laisse seuls avec les derniers plans du Goût du saké (1962) : l’escalier vide, la chambre avec sa psyché où ne se reflétera plus jamais l’image de la fille aimée et enfin le profil du père, Chishû Ryû, tristement ivre et seul dans la cuisine. Ozu qui nous laisse émerveillés par l’inventivité, la cruauté et la vitalité de ses films dont chaque nouvelle vision nous nourrit.

Pierre Gras

Filmographie Réalisateur


Logo IEUFC