Accident

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Venant gonfler les rangs d’un certain cinéma hong-kongais ultra stylisé, « Accident » – produit par Johnnie To -, par son sens de l’épure et sa sobriété, se hisse du côté des grands films de genre, dont Soi Cheang s’amuse pourtant à casser les codes. Virtuose et sinueux, mais loin de toute esbroufe.

Aux deux tiers du film, Soi Cheang met en scène un accident et assoit la promesse initiale d’une œuvre réussie. Sous une pluie battante, un homme trop proche de la chaussée laisse s’échapper un ballon de baudruche, précipitant le dérapage fatal d’un bus qui fauche mortellement un piéton. Evénement tragique mais fortuit ou mise à mort orchestrée de manière machiavélique ? Là réside toute l’ambiguïté d’une séquence qui sous-tend la trame entière d’Accident, jalon heureux d’un cinéma hong-kongais parfois trop stylisé. Pourtant, de style, il en est bien question ici : pas un plan n’échappe à une lumière crépusculaire incroyablement bien travaillée, slow-motions à peine perceptibles et beaux travellings en plan large à l’appui. Mais si le film du nouveau petit protégé de Johnnie To est si réussi, c’est qu’il se dérobe sans cesse à la volonté d’en mettre plein la vue : aux corps-à-corps physiques, Accident préfère la lutte d’un homme contre lui-même, à une fusillade savamment orchestrée, les conflits larvés entre gros truands.

C’est par cette sobriété, cette absence d’effusion de sentiments soutenue par une mise en scène très posée que tient Accident. Facile de saisir l’envie qu’a pu avoir Johnnie To de produire le film de Cheang : les deux hommes partagent aussi bien l’amour des belles images que celui de leurs personnages. Ici, Ho Kwok-fai, « le cerveau », dont le job consiste à maquiller des meurtres commandités en simples scènes d’accidents malencontreux. Jamais une rature, jamais une fuite : un sans-faute, toujours. Sauf qu’à bien y penser, Ho Kwok-fai se persuade progressivement que la mort en voiture de sa femme, encastrée dans un poteau le long de l’autoroute, ne tient pas de la simple coïncidence. C’est cet esprit torturé et retors qu’Accident s’attache alors à suivre tout du long, dans un Hong Kong pour une fois jamais magnifié, glamour mais qui suinte la criminalité de bas-étage. Une ville pleine de ruelles et de bas-fonds, asphyxiée et asphyxiante, qui tient lieu de tierce personne et devient ainsi personnage à part entière. Rarement on n’aura eu l’impression qu’un lieu puisse autant influer ceux qui le traversent. C’est bien le cas du « cerveau » qui, au fur et à mesure que s’immiscent dans son esprit un doute et une paranoïa bientôt irrécupérables, se trouve in fine happé par la ville, broyé par l’asphalte et la froideur des tours de verre.

Accident est un film brodé d’impressions, d’esquisses. Libre à nous de choisir notre camp, de nous faire notre idée sur les scènes se déroulant sous ses yeux : vertige ou réalité, le fil est toujours ténu et menace à tout moment de se rompre. Très certainement « dark », mais sans cesse fascinant : on se prend à attendre et craindre, une heure et demi durant, le point de rupture qui fera basculer le « héros » dans la folie. Si Soi Cheang possède un talent indéniable, c’est celui-ci : la capacité de ménager un suspense anxiogène qui jamais ne retombe, et de manier l’ambiguïté de telle sorte qu’il devient impossible de démêler le vrai du faux, le vécu du fantasme. N’est pas Lynch qui veut, mais Cheang ne démérite pas, loin s’en faut.

Titre original : Accident

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Durée : 89 mn


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