Funny games US

Article écrit par

Michael Haneke reprend l´exploration, entreprise dix ans plus tôt avec son premier Funny Games, des rapports entre les médias et la violence.

Reprenant plans par plans son brillant Funny games réalisé dix ans plus tôt, Haneke effectue, il faut bien le dire, une commande, ou du moins répond à une proposition qui lui permet de toucher l’objectif qu’il s’était originellement fixé, l’intention de départ. Questionnant la consommation de la violence, et donc sa banalisation, par le public américain, son film visait avant tout ce dernier, tentait de lui renvoyer l’image de sa propre posture de spectateur. Le rendez-vous manqué, il réitère l’apostrophe cinématographique, à grands coups de reprises de plans, de dialogues, voire de gestes exacts. Seuls les acteurs changent, et pas des moindres : Tim Roth, Naomi Watts, Michael Pitt…un appât, en quelque sorte.
Car, s’il on en croit l’auteur, l’intention n’est plus de questionner l’idée même de « re-make » ou d’interchangeabilité des acteurs, mais tout simplement de séduire un public américain habitué au star-system. Dès lors, le projet perd en valeur, l’enjeu cinématographique et discursif s’essouffle, s’épuise dans son impulsion même. Notre propre rapport au film, en tant que spectateurs « européens », est en question : Funny games U.S ne semble pas nous être adressé, du moins pas a priori.

Là où le premier Funny games mettait en branle toute une série de questionnements sur la violence, sa banalisation via notre posture spectatorielle, là où le film autrichien
«regardait » son spectateur, forçant ainsi à effectuer ce mouvement brutal et dérangeant, mais salvateur, de retour sur nous-mêmes, la version américaine ne sollicite plus qu’une simple curiosité comparative s’épuisant à mesure que les plans défilent . Les yeux rivés sur les acteurs et sur le moindre de leurs gestes, notre seule activité consiste dès lors à tenter de déceler les différences imperceptibles de jeu, amenant chacun à regretter, devant la légère hystérie du jeu américain, la retenue des Allemands et Autrichiens.

Plus inquiétante que la vacuité apparente du discours non renouvelé, dans ce projet de re-make, la conception totalement décontextualisée de l’ultra-violence pose évidemment problème. En effet, si le premier Funny Games interrogeait l’absurdité, mais surtout la gratuité des agissements de deux jeunes hommes, en évitant intentionnellement toute explication psychologique ou déterminisme sociologique, le redoublement – par la reprise des mêmes décors, des mêmes dialogues… du même environnement donc – de l’idée d’absence totale de conditionnement dans la naissance de la violence étonne. Surtout, elle amène inévitablement à questionner, dans une perspective désormais éthique, la manière dont Haneke aborde, explique, travaille l’idée même de « violence »…

Alors, si Funny games U.S doit être compris et « lu » comme un exercice démonstratif qui questionne l’universalité de la violence et de sa réception (comme une histoire qui se répèterait partout), le projet dit avant tout la toute puissance de son auteur : on éprouve en effet et malgré tout, un certain plaisir à être les témoins de ce travail considérable, véritable démonstration d’un directeur d’acteurs et metteur en scène qui restitue, à la virgule près, décors, lumière, rythmes et gestes. Ici, même le star-system s’efface : le maître est incontestablement le cinéaste !

Titre original : Funny Games

Réalisateur :

Acteurs : , , , ,

Année :

Genre :

Durée : 111 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..